Le sort de mère

La mauvaise mère rassemble dialogues, courts récits et fragments divers.
Photo: Source Éditions Prise de parole La mauvaise mère rassemble dialogues, courts récits et fragments divers.

Confessions, autocritique, autoflagellation ? Recenser toutes les erreurs qu’elle a commises en tant que mère : c’est ce qu’entreprend de faire l’écrivaine au long cours Marguerite Andersen dans La mauvaise mère.

 

Que voilà un livre étonnant. On est loin des Chroniques d’une mère indigne (Hamac) de Caroline Allard. L’auteure de La mauvaise mère n’entend pas à rire, elle ne cherche surtout pas à faire rire. Cette mère de trois enfants se montre dure, pour ne pas dire impitoyable envers elle-même.

 

Ce n’est pas une jeune maman d’aujourd’hui, se débattant tant bien que mal au quotidien avec l’éducation et le soin des enfants, qui est mise en scène ici. C’est une vieille maman dont les enfants sont devenus adultes, et dont certains ont eux-mêmes des enfants, qui regarde avec le recul quelle sorte de mère elle a été. En mettant le doigt sur ses manquements.

 

Marguerite Andersen a 89 ans. Un sentiment d’urgence l’habite. Elle sent la mort approcher, constate que sa mémoire flanche de plus en plus. Vite, faire le tri dans ses souvenirs tandis qu’il est encore temps. Et ce faisant, se délester du poids de la culpabilité ?

 

Souvenirs et culpabilité

 

L’intérêt de cet ouvrage réside aussi dans sa forme inattendue, hybride. S’entremêlent des dialogues, de courts récits, des fragments divers, comme de petits tableaux impressionnistes. L’ordre suivi est chronologique. Il y a des silences, des trous. Le rythme est saccadé. À la limite, l’ensemble pourrait ressembler à des notes typographiques, livrées en accéléré. Ce qui colle tout à fait au sentiment d’urgence dont j’ai parlé. Mais qui n’enlève rien au travail d’écriture soigné.

 

Ce n’est pas la première fois que cette romancière, nouvelliste, essayiste, poète, dramaturge et traductrice ontarienne d’origine allemande, qui a signé une quinzaine d’ouvrages principalement écrits en français, revisite sa vie. Il y a quelques années, dans Le figuier sur le toit (L’Interligne), elle se livrait sous forme d’autofiction à un bilan rempli d’autodérision, parfois cruel, sans merci vis-à-vis d’elle-même. En insistant, déjà, sur son sentiment de culpabilité.

 

Culpabilité, pour commencer, d’avoir grandi sous Hitler, d’avoir survécu à la Deuxième Guerre mondiale. Elle a huit ans quand elle découvre l’existence du Führer, lors de son arrivée au pouvoir. Le père de la jeune Marguerite, professeur et écrivain, s’indigne de la montée du national-socialisme. Il sera destitué de ses fonctions. Mais son grand-père maternel, elle a honte de le dire, était d’allégeance nazie…

 

Oui, raconte-t-elle en substance, j’ai vécu les bombardements, oui, j’ai eu peur pour ma vie, notre famille a dû se séparer, mais personne dans ma famille n’a été envoyé dans les camps, personne n’est mort dans ma famille à cause de la guerre.

 

Dans La mauvaise mère, elle revient brièvement sur cet épisode marquant de sa vie. Et parlant de son état d’esprit à la fin de la guerre, elle ajoute ceci : « Moi je suis lâche. J’ai vingt ans et je veux vivre. Sans peur, sans honte, sans faim ou soif. »

 

C’est à 20 ans qu’elle rencontre l’inspecteur de police français qui deviendra son premier mari et le père de ses deux premiers enfants. Quand elle découvre qu’elle est enceinte, l’homme n’est encore que son amant. Il s’apprête à partir en mission prolongée à Tunis, avec elle : « Je ne suis plus celle qui va. Je fais partie d’un nous qui allons… Allons où, pour faire quoi ? »

 

L’idée de se faire avorter, illégalement, la tenaille. « Le curetage se ferait sans anesthésie », lui glisse le médecin. Elle lui demande : « Ferais-tu ça à ta femme ? » Et lui : « Ah non, jamais, jamais, jamais. » Elle ne se fera pas avorter : « Tant pis, l’enfant du hasard deviendra mon enfant. Je me débrouillerai. »

 

Fonder une famille

 

Elle se marie une fois arrivée à Tunis. Elle sait qu’elle fait une erreur. Son amant a changé, elle n’est plus aussi amoureuse, elle n’est sûre de rien. Elle voudrait fuir. Mais : « Ai-je le droit de priver cet enfant de son père ? »

 

Ils vivent avec la belle-mère corse dominatrice, qui lui fait boire du sang de cheval pour la fortifier. Marguerite est maintenant dépendante d’un homme, et de sa mère. « L’enfant naîtra dans mon incertitude. »

 

Puis viennent les couches, les nuits sans sommeil, le ménage, la lessive et tout le quotidien de misère avant le progrès des machines. « Bref, j’aurai à planifier mon emploi du temps conformément à celui des autres, de ma famille, des conventions prescrites par la société. »

 

Vient l’épuisement : « m’endormir fatiguée après avoir fait l’amour souvent sans en avoir eu l’envie ». Vient l’instinct de protection quand, exaspéré par les pleurs de l’enfant difficile, le père propose de « le jeter par la fenêtre ».

 

Vient la symbiose avec l’enfant, ce qu’on appelle l’amour maternel. « Et l’autre amour ? Le grand amour dont parlent les poètes ? Celui que je devrais ressentir pour mon mari, l’homme de ma vie ? »

 

Nous en sommes encore au début. Ça va dégénérer. Il y aura des coups, de la violence de la part de l’homme vis-à-vis de celle qu’il considère comme sa propriété. Elle prend ses distances, songe sérieusement à le quitter. Mais se retrouve enceinte. Elle n’a pas de métier, pas de formation professionnelle, elle est sans ressources. Elle retourne avec le mari. « Moi, mère irréfléchie, écervelée. » L’arrivée du deuxième bébé ne va rien arranger. Séparation, divorce. Et mésentente sur la garde des enfants.

 

La suite ? Vous la lirez. Pour comprendre à quel point une femme peut s’en vouloir. D’avoir laissé un temps ses enfants aux mains d’un père violent. D’avoir abandonné ses enfants par moments, de les avoir négligés. D’avoir souvent privilégié sa vie professionnelle, amoureuse et sexuelle, sa vie de femme, au détriment de sa vie de mère.

 

Bien sûr, chaque cas est unique. Bien sûr, il y a une question d’époque. Mais dans ce livre-testament d’une mère pleine de doutes qui n’a cessé de se remettre en question, Marguerite Andersen met le doigt sur le paradoxe de la maternité. « Jamais je n’ai pensé que nous ne nous aimions pas », précise-t-elle.


Ce texte a été modifié après publication.