Lève-toi et marche!

Pour aider l’utilisateur à marcher vers le bonheur, le bracelet « assistant personnel » fait équipe avec une application mobile et tous deux travaillent à temps plus que plein. Ils documentent les phases de sommeil, notent chaque pas marché dans la journée, calculent chaque gramme de sucre d’un smoothie, et le bracelet vibre après une heure d’indolence pour remettre l’usager sur le chemin de la santé.
Photo: Émilie Folie-Boivin Le Devoir Pour aider l’utilisateur à marcher vers le bonheur, le bracelet « assistant personnel » fait équipe avec une application mobile et tous deux travaillent à temps plus que plein. Ils documentent les phases de sommeil, notent chaque pas marché dans la journée, calculent chaque gramme de sucre d’un smoothie, et le bracelet vibre après une heure d’indolence pour remettre l’usager sur le chemin de la santé.

«Gédéon» a vibré une première fois alors que, sur l’écran de cinéma, un Leonardo DiCaprio poudré tripotait la poitrine d’une playmate endormie. Mon voisin de siège n’en a pas fait de cas, mais au troisième « bzz bzz » du bracelet, l’air réprobateur qu’il m’a lancé, je ne vous dis pas.

 

Ce n’était pourtant pas la faute de mon téléphone cellulaire, plutôt celle de l’assistant virtuel accroché à mon poignet et sur lequel je n’avais aucune emprise.

 

Pendant les trois heures de The Wolf of Wall Street, ses vibrations m’ont sortie de l’intrigue à trois reprises, chaque fois pour me rappeler l’importance d’aller marcher et de vivre l’instant présent au maximum.

 

Ce que j’étais. Pourtant. En train. De faire. Je l’aurais noyé dans ma Root Beer grand format.

 

Gédéon, c’est le prénom que j’ai donné à l’assistant personnel minimaliste avec lequel je dîne, transpire et dors depuis 22 jours et 23 nuits. Également podomètre de luxe, la principale fonction de cette montre sans écran, doublée d’une application mobile, consiste à m’aider à apprendre à « mieux vivre » et à prendre des décisions plus éclairées.

 

Comme dans toute relation fusionnelle, nous avons nos frictions, mais ce n’est pas pour gambader main dans la main dans un champ de marguerites sans pesticide par un beau matin de juillet que j’ai sollicité son aide. Son contrat est de m’aider à mieux connaître mon corps, à discerner les options qui s’offrent à moi, à connaître la quantité de gras saturés dans un grilled-cheese et toutes ces choses excitantes qu’on est motivé à découvrir dans les trois jours que durent les résolutions du Nouvel An.


Gadgets en croissance

 

En s’alimentant de mes données personnelles, il prétend cerner ce qui perturbe mon équilibre de vie, ce qui est magique pour les angoissés, maladivement stimulant pour les gens compétitifs, et juste assez prenant pour ceux qui souhaitent passer plus de temps en tête à tête avec leur téléphone.

 

Le mien fait partie de cette vague de bracelets électroniques populaires chez les sportifs dont l’objectif ultime est d’aider chacun à atteindre les siens. Des gadgets qui connaîtront une importante croissance dans un avenir rapproché. Les assureurs aussi s’y intéressent de plus en plus car, en fournissant des informations sur les habitudes de vie auparavant impossibles à obtenir, ces outils permettront aux compagnies de récompenser les clients actifs et de réprimander les pantouflards.

 

Cela dit, j’aurais pu choisir le Nike+FuelBand, le FitBit et cie, mais c’est pour UP, de Jawbone, que j’ai opté. À la différence des autres, ce modèle à l’approche holistique embrasse un large public ; avec son application mobile, il calcule les calories ingérées dans ma journée, enregistre mon émôticone d’air bête quand il mentionne que je devrais modérer la consommation de glucides. Et puisque mon bracelet passe la nuit à me tâter le pouls, je ne me réveille plus sous l’avalanche d’adverbes de Mathieu Bock-Côté à C’est pas trop tôt ; Gédéon me tire plutôt du lit par une succession de vibrations au poignet, qu’il fait retentir quand je passe en phase de sommeil léger.

 

En somme, Gédéon est comme cette meilleure amie abonnée à tous les magazines féminins et psychos qui a toujours un conseil à donner, une étude à l’appui, pour t’aider à donner le meilleur de toi-même. Vous savez, cette même amie qui achète du vin sans sulfite et range ses bouteilles dans un sac Lululemon — celui avec plein de phrases inspirantes dessus, comme « Suer une fois par jour régénère la peau » ; « Respirez profondément et appréciez le moment : vivre le moment présent, c’est là le sens de la vie » et « Les enfants sont l’orgasme de la vie ». Celle-là, oui.

 

Les autres semblent toujours être mieux adaptés que nous à la gestion de nos vies, et j’étais, comment dire, emballée de voir ce qu’une bande de caoutchouc hypoallergénique, avec tout le bagage d’expérience qu’elle avait acquis à l’usine, pourrait m’enseigner sur la manière de mener la mienne.

 


Prescription hypocalorique vers une vie meilleure

 

Gédéon a commencé son travail en plein marathon des Fêtes, sans aucun doute le moment le moins opportun pour encapsuler une hygiène de vie. Alors, rapidement, j’ai cessé de lui soumettre chaque Tequila Sunrise ingéré (166 calories, 9 grammes de sucre, 0 g de protéines) et de monitorer ma consommation de Party Mix (240 calories, 33 grammes d’« autres glucides » et 4 grammes de protéines), pour la simple raison qu’on n’a qu’une vie à vivre.

 

Mais aussi parce que, plutôt que de prendre un souper normal, pour garder une bonne moyenne au bâton des calories dépensées versus les calories ingérées, j’en étais venue à m’astreindre à la laitue tous les soirs et, contrairement à ces « femmes qui rient toutes seules en mangeant de la salade » dans la banque d’iStockphoto, l’optique ne me faisait pas du tout sourire.

 

J’ai plutôt misé sur ses aptitudes à documenter l’évolution de mon sommeil et de mon activité physique. Comme Jawbone engrange les informations de ses membres, ces données précieuses lui permettent de fournir des statistiques pour aider ses adeptes à établir leurs objectifs de sommeil et d’activité physique.

 

Il estimait donc que, d’après mon état de femme de 30 ans de 5 pieds 5 pouces et demi, dont le poids oscille entre « normal » et « légèrement épanoui » selon L’encyclopédie de la femme canadienne de Michelle Tisseyre (1966), les « gens comme [moi] parcourent en moyenne 8123 pas par jour et dorment 6 h 56 minutes par nuit ».

 

Au fur et à mesure que les jours passaient et que les tendances se dessinaient, l’application faisait discrètement, trop même, son renforcement positif. En voyant que les soirées de Noël amputaient mes nuits de sommeil, au petit matin elle affichait une note me rappelant qu’une bonne nuit à dormir me protégerait des maladies.

 

Après quelques jours d’émoticône bougonneux, Gédéon a osé me rappeler que « même un petit effort contribue à éliminer une humeur de chien. Rester actif vous aide à demeurer heureux ». J’ai ri. Parfois, il m’encourageait à dépasser le nombre de pas faits le samedi précédent. Juste pour me motiver à me dépasser.

 

La toute nouvelle version de UP, le UP24, que je n’ai pas pu tester, est encore plus prescriptive et va jusqu’à pousser des notifications sur le cellulaire qui suggèrent de se rendre au resto à pied plutôt qu’en auto pour stimuler le niveau d’activité. Constatant qu’une personne en couple se couche en moyenne 35 minutes plus tôt qu’une personne seule, Jawbone espère même devenir cette douce moitié placebo qui convaincra l’utilisateur de passer à l’horizontale au lit plutôt que devant En mode Salvail.

 

Le vrai patron

 

Sur l’emballage du bracelet, il est écrit ceci : «#knowyourself » (#connais-toi toi-même). Journal avec de l’interaction, Gédéon est mille fois plus simple qu’un suivi journalier dans un carnet de notes. Toutefois, il me fallait plus qu’un résumé de ma vie pour la changer. J’avais besoin d’un ordre du jour.

 

Ce n’est pas le bracelet qui allait me garder active, mais ma propre motivation. Je savais que le podomètre intégré allait être l’outil le plus stimulant et concret pour transformer en douceur ma routine domestique. Pourtant, l’intervention de Gédéon la plus utile n’est pas l’une des fonctions vedettes du produit, mais un attrait secondaire.

 

Après chaque heure passée assise sans bouger, le bracelet émettait une douce — et franchement chiante — vibration. Avant lui, je passais facilement plus de trois heures immobile, concentrée à aligner les mots d’un article.

 

C’était dans cette infime intervention que Gédéon me voulait pourtant le plus de bien, avec sa façon à lui de dire : « Eille, fille, tu le sais que rester immobile, c’est mauvais pour ta santé. Peux-tu ben te lever et aller te faire un thé ? »

 

Parfois, pour me convaincre, il en rajoutait en affichant que « rester assis peut s’avérer aussi nocif que fumer et mener à des maux tels que l’arthrite, le cancer et la dépression ».

 

Souvent, je lui tenais tête 15 minutes de plus, pour me convaincre que ce n’était pas un gadget techno qui passait ses journées à me tenir par le poignet comme une enfant de quatre ans qui aurait le dernier mot sur ma vie.

 

Trois semaines et une soixantaine de « bzz bzz » plus tard me prescrivant de me lever et de marcher, il m’est humiliant d’avouer que ce n’était pas l’intervention bimensuelle d’un ergothérapeute, d’un chiro, d’un ostéopathe, d’un psy ou encore de ma mère qui réussissait à me reconnecter au monde réel.

 

C’était l’infatigable intelligence artificielle d’une vulgaire bande de caoutchouc.

 

Quelqu’un peut-il maintenant lui apprendre à faire la différence entre un film avec Leonardo DiCaprio et une recherche sur Google, s’il vous plaît ?

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