Coup de balai à Delhi

Joyeux Noël depuis l’ambiance politiquement chargée de Delhi, m’écrit une collègue de Businessworld, un magazine économique indien. Stupéfiant bouleversement que celui que traverse la capitale de l’Inde. Samedi, sur la grande place de Ramlila, loin des salons du pouvoir, un dénommé Arvind Kejriwal, activiste de gauche, militant anticorruption et chef d’un parti sans le sou né il y a à peine plus d’un an, a été publiquement assermenté chef du gouvernement du Territoire de la capitale nationale (NCT) devant une foule d’au moins 50 000 personnes.

 

Imaginez une seconde que Québec solidaire soit appelé à former le gouvernement. C’est un peu, toutes proportions gardées, ce qui vient de se produire dans cette tentaculaire agglomération de 22 millions d’habitants — l’une des quatre ou cinq régions métropolitaines les plus populeuses au monde, avec Tokyo, Mexico, New York et Shanghai… Antithèse du politicien professionnel — prions Ganesh qu’il n’en devienne pas un trop vite —, le « jeune » homme de 45 ans en sera venu à incarner l’exaspération de l’électorat à l’égard de la classe politique traditionnelle. Mais antithèse aussi du populiste dans la mesure où son nouveau parti, le Aam Aadmi Party (AAP, le Parti du simple citoyen) est un pur produit de la société civile, né de l’ample mouvement populaire anticorruption qui s’est cristallisé en 2011 autour des jeûnes à répétition (vous vous souvenez ?) du vieux gandhien Anna Hazare. Non, Arvind Kejriwal n’est pas Denis Coderre.

 

Que ce mouvement ait survécu au coup de gueule qui a mobilisé des millions d’Indiens en 2011 est objectivement épatant. Ce qu’il sera, comme parti, est une autre histoire, d’autant qu’il formera un gouvernement très, très minoritaire. Au demeurant, Anna Hazare, l’âme du mouvement, était opposé à l’idée de le transformer en parti, lui déplaisant la perspective de voir la cause polluée par le jeu électoral, et s’est d’ailleurs brouillé à ce sujet avec Kejriwal. Une scission que ses rivaux ne se sont pas privés d’exploiter en campagne, bien entendu, tout en raillant, par facile suffisance infantilisante, l’idéalisme du nouveau parti…

 

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« Whatever you’re meant to do, do it now. The conditions are always impossible », a fameusement affirmé l’écrivaine Doris Lessing. Haut fonctionnaire dans une autre vie, Arvind Kejriwal démissionne en 2006 pour fonder une ONG qui promeut nommément la transparence de l’État et le droit à l’information. Fondant l’AAP, il a déclaré : « À partir de maintenant, les citoyens entrent en politique. Leaders corrompus, vos jours sont comptés ! » Il s’est entouré de personnalités d’envergure — comme le sociologue Yogendra Yadav, artisan de l’application de la Loi sur le droit à l’éducation de 2010, et l’avocat Prashant Bhushan, activiste infatigable de la lutte anticorruption. En campagne, il a chanté la démocratie participative, promettant de décentraliser l’administration municipale (Delhi est de facto un État de l’Union indienne sans en avoir nommément le statut) et de confier aux quartiers des pouvoirs décisionnels, de s’attaquer aux « mafias de l’eau » qui se remplissent les poches, de mettre au pas les compagnies d’électricité qui imposent des tarifs abusifs, de mettre fin à la « culture VIP » qui règne à Delhi au détriment des gens ordinaires… et d’interdire aux Walmart de ce monde, sujet hautement controversé en Inde, d’investir le commerce au détail dans la capitale. Conditions pour le moins difficiles, en effet…

 

« Je suis Arvind Kejriwal… Assurez-vous de voter pour le balai. » Le balai, symbole du parti. Ce que les électeurs ont fait, mais en nombre insuffisant pour donner à l’AAP une majorité à la législature de Delhi. Parti de rien, sa percée est spectaculaire, d’autant plus qu’elle met fin au règne du Parti du Congrès et de Sheila Dikshit, la chef de gouvernement qui trônait sans partage depuis 15 ans sur la capitale, mais il reste que l’AAP ne prend le pouvoir qu’avec 28 des 70 sièges que compte l’assemblée et qu’il devra se bricoler une majorité instable d’une seule voix avec l’appui circonstanciel du Congrès et des huit petits sièges qu’il a sauvés dans sa débâcle. De fait, M. Kejriwal s’est drôlement fait tirer l’oreille avant d’accepter. Le Congrès et le BJP, l’autre grand vieux parti national, n’attendent qu’une chose : qu’il se casse la gueule, d’autant plus que l’AAP, qui ne cache pas ses prétentions nationales, compte présenter des candidats aux élections générales du printemps prochain.

 

Kejriwal a utilisé les transports en commun pour se rendre à Ramlila Maidan et, sitôt entré en fonction, il a banni, geste symbolique très résonnant, l’usage répandu à Delhi du gyrophare rouge sur les véhicules des politiciens et des hauts fonctionnaires — conformément à la promesse qu’il venait de faire dans son discours d’investiture d’installer « un nouveau style de gouvernance sans l’étalage de l’arrogance du pouvoir ». Il a du pain sur la planche. Que ça passe ou que ça casse, il ouvre une brèche.