L’évangile selon Champlain Charest

Champlain Charest, collectionneur de vin et propriétaire du Bistro à Champlain.
Photo: Jean Aubry Champlain Charest, collectionneur de vin et propriétaire du Bistro à Champlain.

J’ai rencontré Champlain Charest cette année chez lui, à L’Estérel, où il réside, par une radieuse journée d’automne. De ces journées à siffler des flûtes de champagne assis au bout du quai, pieds dans l’eau et tête à vol d’oiseaux. Une autre rencontre, oui, avec ce médecin-collectionneur-pêcheur-chasseur-mangeur-viveur et grand buveur de bonheurs, formats dame-jeanne ou simple fillette. L’homme en mène large. Pas du genre à brouter des fleurs de vigne ou s’enfarger dans les fleurs du tapis. Le fréquenter donne soif.

 

Sa passion, d’ailleurs, pour le vin est telle, depuis son retour de Boston en 1964, à titre d’assistant professeur en radiologie, que c’est à se demander s’il ne s’écluse pas plus de vin au célèbre bistro du lac Masson dont il est propriétaire avec sa compagne, Monique Nadeau, depuis 1974 que l’eau de la rivière qui coule à deux pas. Tous les grands vignerons de ce monde ou presque qui sont passés par l’ancien magasin général connaissent l’oiseau pour y avoir dégusté, en sa compagnie, de leurs propres vins, souvent disparus depuis longtemps de leur cave personnelle. Entrevue à bâtons rompus.

 

Les débuts d’une passion. « Je gagnais ma vie comme débardeur et buvais du fort, mais la rencontre ensuite avec mon ami le docteur André Légaré, à l’hôpital Saint-Luc, allait m’emmener ailleurs. Il m’a initié aux vins, par exemple, de la Romanée Conti. J’avais d’ailleurs rapporté de Boston à l’époque un plein carrosse de La Tâche 1959 à 4,99 $ la bouteille (!). En partant, moi, c’était la Romanée Conti. Même chose pour les vins de Noellat (Richebourg, Romanée Saint-Vivant etc.), dont les 1971 se goûtent très bien aujourd’hui. À la SAQ, il y avait aussi à l’époque du Petrus 1975 à 15 $ la bouteille. J’achetais alors 5 des 25 ou 30 caisses disponibles. Je m’endettais chaque fois. Avec l’arrivée de Robert Parker, j’ai dû me contenter de 24 bouteilles pour le 1982, même chose pour la Mouline de Guigal […]. »

 

Mémoire et affaire de goût. « Le plus gros problème avec le fait de vieillir est bien sûr l’impact sur le corps, mais aussi sur la mémoire. Je suis un gars de bouche, moi, c’est le goût qui m’intéresse avant tout. La première gorgée, tu te fais la bouche, à la deuxième tu vois où tu t’en vas, après, ben, t’aimes ça ou t’aimes pas ça ! Mais, s’il y a une chose que je n’aime pas, c’est le goût de vert dans le vin, mais je trouve intéressant par contre l’amertume. Je me souviens plus des vins que j’ai goûtés que du nom des gens que j’ai rencontrés. Les sommeliers et professionnels du vin sont plus “ dans le nez ”, les descriptions d’arômes, moi, c’est la bouche. C’est pour ça que j’aime le pinot noir, il y a cette acidité que n’ont pas les bordeaux par exemple, tu peux boire tes pinots immédiatement, alors qu’un bordeaux demande de 10 à 15 ans. Le 2009 est une exception. Mais j’ai un faible pour le merlot, c’est un peu le pinot noir de Bordeaux. J’aime bien amorcer ma journée avec un mousseux ou un champagne à 11 heures, ça me stimule les papilles, me met en appétit ! Mais je suis tellement gourmand que je n’ai pas le temps de boire, je me concentre sur le plat, je bois après ! »

 

Vins d’hier et d’aujourd’hui. « C’est difficile de vendre de vieux vins aujourd’hui […], ce n’est pas tout le monde qui apprécie les vieux vins. On a une génération de buveurs de vin, mais ont-ils la possibilité d’acheter de vieux vins ? Ils vont s’en rendre compte dans 20 ans, comme moi je l’ai fait à l’époque en les mettant en cave alors que les prix étaient encore décents. En ce sens, il y a une mémoire qui échappe sans doute à la nouvelle génération. L’avantage aujourd’hui est que les vins sont buvables à tous les millésimes, contrairement aux anciens, même s’ils sont plus uniformes qu’auparavant. Prends l’Angélus. C’était un beau vin ; aujourd’hui, je trouve ça trop concentré, presque trop « travaillé ». Mais je vais boire du Lafite n’importe quand ! Ce qui m’amène au terroir : le terroir apparaît dans un vin au bout de 10 ou 15 ans, c’est un peu la mémoire du vin. Il a toujours été là, c’est l’homme qui change. On ne peut pas faire ou refaire un terroir à coups de bulldozer ! »

 

L’entretien avec Champlain, autour d’une bouteille de Vosne-Romanée 2010 du Domaine Eugénie (« Le meilleur des vosnes actuellement ! ») suivie d’un Corton Clos des Maréchaudes 1971 de F. L. Saier, s’est poursuivi jusqu’aux premières lueurs de… l’apéro du soir. Rieur comme un beaujolais, stimulant comme un chablis, volubile comme une syrah vibrant sous ses granits et ardoises en Côte-Rôtie, généreux comme un beau merlot bien mûr et déterminé comme un Claude Robinson à avoir la peau du meilleur pinot noir qui n’aurait pas encore à ce jour trouver sa place dans son verre à vin, l’homme déborde d’énergie, même s’il avoue, non sans inquiétude ou nostalgie, qu’il pourrait un jour ou l’autre, plutôt l’autre, « péter au fret ». « Un vin qui est bon se boit tout le temps », me lançait cet indécrottable bon vivant avant de le quitter. J’ajouterais qu’une vie qui est bonne se vit aussi longtemps…

 

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La femme de l’année

 

Elle a bossé, bossé et bossé encore, retourné son verre de vin dans tous les sens, douté et douté encore pour mieux se ressaisir par la suite. Elle est surtout devenue cette année la première femme à faire un podium en obtenant la 2e place au Concours du meilleur sommelier du monde, à Tokyo en mars dernier. Une femme de chez nous ! Vous aurez reconnu la Québécoise Véronique Rivest, dont j’aimerais encore une fois saluer la brillante performance et à qui j’aimerais demander de dire quel serait l’accord vin idéal avec une poêlée de sot-l’y-laisse de volaille de Bresse assoupie sous ses lamelles de truffe blanche. Une blague, Véro ! Prends des vacances, avec champagne (s) et chips croustillantes, bien sûr !

 

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«Vins» ans

 

Il y a cette semaine très exactement 20 ans de cela, en 1993, Bernard Descôteaux m’a proposé libre plume en ces pages pour causer vins. Un privilège. Libre plume, oui, car jamais cette chronique, enrichie par vos yeux, ne s’est vue entravée ni censurée, le vin étant, à l’image de l’homme qui le boit, libre et sans maître. Espérant l’objectivité au rendez-vous avec vous pour les millésimes à venir. Avec beaucoup de subjectivité, bien sûr. Cela dit, santé par et avec le vin en 2014 !

 

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Dernière minute, top vins mais quantités limitées

 

Montagny « le Clou » 2012, Clos Salomon, Bourgogne, France (24,35 $ — 11890985 – (5 +) ★★★1/2 ©), Grand Peyruchet 2009, Loupiac moelleux, France (23,05 $ — 857748 – (5 +) ★★★), Château des Chaberts Cuvée Prestige 2011, Provence, France (18,40 $ — 11556397 – (5 +) ★★★1/2), Mousseux Cuvée N°1, Family Estate, Nouvelle-Zélande (37,75 $ — 11140658 – (5) ★★★1/2), Champagne Billecart-Salmon Brut Réserve, France (59,75 $ — 10653347 – (5 +) ★★★★), Champagne Henriot Brut Rosé 2005, France (104 $ — 11613005 – (5) ★★★★), Barrua 2010, Sardaigne, Italie (42,75 $ — 10961622 – (10 +) ★★★★ ©), Châteauneuf-du-Pape 2007, Xavier, France (39 $ — 11858416 – (5 +) ★★★1/2 ©), Châteauneuf-du-Pape 2010, Pierre Ussiglio, France (42,50 $ — 10257521 – (10 +) ★★★1/2 1/2 ©).

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