2013: année «spectaculaire», quoique…

Ce n’est pas nous, ce sont les mots en suspension dans les conversations du moment, dans les journaux, le bla-bla de la télévision, de la radio parlée, de la taverne et même dans les petits échanges banals du quotidien qui le disent : 2013 a incarné bien des choses, mais a été surtout une année « spectaculaire ».

 

Tendez juste assez l’oreille pour en attraper quelques jolies preuves à la volée. Le « spectaculaire » a pris du galon cette année, comme en témoigne la multiplication évidente de cet adjectif dans la communication publique et privée.

 

Du spectaculaire, il y en a eu un peu partout, et plus loin encore : dans les réseaux sociaux où les photos et les vidéos partagées l’ont souvent été accompagnées d’un « spectaculaire » de circonstance. Afin d’attirer l’attention sur ce coucher de soleil magnifié par un filtre, sur cette entrée de pétoncles photographiée au restaurant ou sur ce chat dérapant sans élégance en cherchant à sauter du toit d’une voiture enneigée.

 

Cette année, dans la vie de tous les jours, il y a eu des séparations spectaculaires, des rénovations spectaculaires, une tempête de neige spectaculaire, des déclarations spectaculaires, y compris quand elles ont été finalement assez convenues. Même l’augmentation du prix du timbre, à 85 cents au lieu de 63, envisagée par une Société canadienne des postes placée dans l’urgence d’une mutation, a obtenu ce traitement sémantique, facilement quantifiable par ailleurs.

 

Sur les ondes de plusieurs radios, dans les pages des grands quotidiens, le marqueur d’intensité et d’étonnement s’est répandu en effet plus de 7300 fois cette année, soit, en volume, 1600 fois de plus que l’année précédente, selon une mesure sans prétention scientifique effectuée par Le Devoir la semaine dernière, y compris dans ses propres pages. Une croissance que l’on pourrait qualifier, dans un esprit finalement très grégaire, de… spectaculaire.


Frappé par l’image

 

Il faut dire que l’actualité n’a pas été avare d’événements pour nourrir cette année le surdimensionnement du mot avec 66 arrestations menées par l’Unité permanente anticorruption (UPAC), dont plusieurs ont été qualifiées de « spectaculaires », mardi soir dernier, à l’heure des bilans, sur les ondes de Radio-Canada. Deux visages justifiaient alors la chose : celui de Gilles Vaillancourt, ex-maire de Laval, et celui de Michael Appelbaum, ex-« intérimaire » de Montréal, qui pourtant aimait souvent clamer son innocence.

 

Pis, dans le calme d’une soirée d’été, un train géré par le mépris et l’arrogance a également fait exploser, en juillet, un centre-ville de manière spectaculaire, emportant sous des tonnes de carburant en flamme 47 âmes. Et même si le changement d’une poutre sur un pont ou encore cette énième traversée d’un océan à la rame, effectuée par une jeune Québécoise, l’ont été, en comparaison, un peu moins, le présent a également choisi d’accoler ce terme à ces deux événements.


Des images et des mots

 

Dans une époque qui explore avec méthode ses culs-de-sac tout en cultivant avec passion ses consensus mous, la prolifération de ce qualificatif qui exprime le grandiose, le démesuré, le frappant, peut effectivement avoir un je-ne-sais-quoi de décalé et d’incongru. En 2013, il n’y a pas eu de victoires surprises lors des élections municipales — tout au plus, une ascension spectaculaire d’une jeune candidate —, pas de démissions déconcertantes, pas de changements de cadre frappants, pas de révolution marquante dans l’environnement, de redéfinition profonde du vivre ensemble… Bref, beaucoup de prévisible et peu de spectaculaire, en dehors bien sûr des cataclysmes, des sauvetages qui eux, le sont, par essence !

 

L’engouement pour le mot trouve du coup ses fondements ailleurs, comme dans la surface des choses, terreau fertile au « spectaculaire », particulièrement lorsque cela produit des images qui parlent aux yeux. Le présent qui aime montrer et surtout regarder, qui a numérisé son culte de l’image, a formé un espace idéal à la prolifération du « spectaculaire ». Et puis dans une époque morose, qui donne l’impression de tourner à vide, de s’affaisser sur elle-même, la recherche du spectaculaire — parfois même en le fabulant pour être sûr de le trouver — est manière de se faire croire que l’on est alerte et bien vivant.

 

Mieux, le cadre de communication désormais tellement bruyant, en raison des canaux diversifiés qui l’alimentent, force à exagérer la dimension frappante d’un événement, d’une scène, d’un concept marquant, à lui servir ce petit « spectaculaire » tellement 2013, comme on va pouvoir dire l’an prochain, pour que notre message se fraie un chemin dans la densité du discours ambiant.

 

Le spectaculaire passe par les yeux pour en imposer à l’imagination. C’est en tout cas ce que dit le grand livre des mots. Et c’est sans doute ce qui rend sa multiplication dans l’environnement parlé et écrit un peu plus intéressante. Le spectaculaire fait réagir. Peut-être qu’il ouvre pour 2014 la voie à des mots comme « transformer », « convertir », « renouveler », « quitter », « céder », « donner » et autres verbes pas très spectaculaire, mais qualifiant l’action.

2 commentaires
  • Jean-Luc Malo - Abonné 23 décembre 2013 07 h 41

    Non seulement l'année mais aussi la société est spectaculaire

    Très intéressant votre propos sur le "spectaculaire". De façon plus large, je pense que nous vivons dans une société du spectacle. Tout doit être spectaculaire. Il suffit de consulter la liste des disciplines qui sont devenues olympiques et seront diffusées à la télé en février. Du spectacle! En patinage de vitesse par exemple, l'accent est sur les courtes distances, et on ne montrera probablement pas à la télé ne serait-ce qu'une minute ou deux le 10 000 m. Pas assez spectaculaire et télévisuelle, surtout que la survie des Olympiques dépend des revenus télé. Et dans ces disciplines spectaculaires, le Canada excelle! Voilà où nous sommes bons, le spectacle.
    Ce goût du spectacle est typique de Hollywood et de la société américaine dont le modèle s'est répandu à la planète.

    Jean-Luc Malo
    Montréal

  • France Marcotte - Inscrite 23 décembre 2013 13 h 06

    Plein la vue

    Si plein la vue qu'on en reste pétrifiés, sur place, comme des chevreuils devant les phares d'une voiture.

    «Le spectaculaire passe par les yeux pour en imposer à l’imagination.»

    On reste dans l'image, hypnotisés. Pas vraiment disposés à agir.

    Les chevreuils devraient éviter de traverser les routes, surtout la nuit.