Racistes et antiracistes

Il y a de ces hasards ! Pauline Marois n’avait pas encore mis le pied à Roissy que Le Figaro, exhumant un obscur document de travail que personne n’avait lu, dénonçait une trahison de la laïcité française. Le temps pour la première ministre de descendre de l’avion, le chef de l’opposition, Jean-François Copé, en avait remis une couche accusant les socialistes de trahir la France.

 

Lorsque la petite troupe de journalistes québécois franchit la grille de Matignon, la table était mise. Le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, n’attendait que la question d’un journaliste québécois pour y aller d’un couplet à la défense de la laïcité. De la musique aux oreilles de Pauline Marois.

 

Il faut dire que l’obscur document qui traînait déjà depuis quelque temps sur Internet n’était pas piqué des vers : une sorte de version hardcore du rapport Bouchard-Taylor. Aux formules « interculturalistes » ni chair ni poisson des Bouchard-Taylor, les rapporteurs ont le mérite de préférer la clarté : autorisation du port du voile à l’école, enseignement de la langue arabe, remise à plat de l’histoire de France, valorisation de sa dimension « arabo-orientale » (!), suppression de l’objectif d’« intégration » des immigrants, remise en cause de la suprématie de la langue française et j’en passe.

 

Il serait cependant trop simple de croire que ces élucubrations sont le fait d’une secte d’illuminés. Certes, les règles de la laïcité sont l’objet d’un consensus fort qui rassemble 90 % des Français et tous les partis politiques de France. Tous les sondages le prouvent. Mais ce document n’en est pas moins l’expression radicale d’un courant de pensée très présent en France et au Québec qui veut que la culture nationale s’efface devant celle des immigrants. Selon ses tenants, l’immigrant ne serait pas un citoyen comme les autres. Il porterait en lui, sans qu’on sache trop pourquoi, la rédemption du « Vieux Monde ». Ce « Vieux Monde » étant évidemment porteur de toutes les horreurs imaginables.

 

Pour ces nouveaux croisés, « l’immigration est la clé de voûte de notre existence », comme on peut le lire textuellement dans la presse québécoise. Oubliez ces millions de Québécois qui ont façonné le Québec pendant quatre siècles. L’avenir du Québec, comme celui de la France d’ailleurs, ne dépendrait plus de ses citoyens, théoriquement égaux, mais de ces immigrants porteurs d’on ne sait quel pouvoir rédempteur et libérateur.

 

Voilà pourquoi des ingénieurs sociaux ont conçu le projet fou de rééduquer la majorité, d’effacer son histoire, ses traditions, ses héros et de faire de sa langue un idiome parmi d’autres. Les esprits les plus tordus du Front national auraient imaginé le plus sombre des complots contre la France éternelle qu’ils n’auraient pas accouché d’un texte aussi délirant.

 

♦♦♦

 

Au-delà de ces débordements, il y a dans cette pensée multiculturelle une forme de racisme inversé qui n’est rien d’autre qu’une négation de la citoyenneté. Bref, il ne suffirait plus de respecter les droits de chacun en combattant toutes les discriminations, il faudrait littéralement refaire la société en fonction des privilèges à octroyer à chaque minorité. Comme s’il y avait des citoyens plus égaux que les autres.

 

Cet antiracisme exacerbé a beau satisfaire quelques belles âmes, il demeure pourtant la meilleure recette pour détruire toute solidarité nationale, saper l’intégration et fabriquer du ressentiment, sinon du racisme. L’exemple français l’illustre assez bien.

 

Car ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si ce document de travail apparaît aujourd’hui. Cela fait déjà quelques mois que les socialistes se demandent par quel miracle ils pourraient bien être réélus en 2017 avec un bilan qui s’annonce aussi calamiteux. Certains se sont alors souvenus de la façon dont François Mitterrand s’y était pris en 1988. Le grand stratège avait d’abord tout fait pour diviser la droite en favorisant la montée du Front national (et notamment sa présence à la télévision). Une fois le mythe de la montée du racisme bien en place, Mitterrand s’était refait une jeunesse en s’associant à la Marche des beurs contre le racisme qu’il a d’ailleurs rendue célèbre. L’ouvrier cédait ainsi sa place à l’immigrant dans l’imaginaire de gauche.

 

Or, certains stratèges socialistes se prennent à rêver de la réédition d’un grand front antiraciste pour remobiliser les troupes qui en auraient bien besoin. C’est pourquoi certains ne se gênent pas pour souffler sur les braises et monter en épingle les insultes racistes dont fut l’objet la ministre Taubira de la part de quelques extrémistes isolés pourtant condamnés par tous.

 

Hasard du calendrier, on vient de souligner les trente ans de cette Marche des beurs par un film médiocre intitulé La marche. Manque de chance, l’un des auteurs d’une chanson associée à ce film, le rappeur Nekfeu, y réclame rien de moins qu’« un autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo », un hebdomadaire coupable d’avoir caricaturé Mahomet.

 

À bas le racisme ! Vive les autodafés ! À force de souffler sur les braises de l’antiracisme, on peut aussi fabriquer une autre forme d’extrémisme. Le Front national n’en demandait pas tant.


 
23 commentaires
  • Nephtali Hakizimana - Inscrit 20 décembre 2013 01 h 34

    M. Rioux, j'approuve!!!

    En effet, j'ai de la misère à imaginer un vrai peuple reniant son histoire pour la remplacer par celle de l'immigrant, toutes les minorités prises en compte.
    Pourtant, si volonté il y a, il serait possible d'enseigner toutes les histoires en les répartissant sur différentes sessions, différents trimestres voire différentes années.
    Sans se flageller!!! Parizeau disait un jour que ce qui est exagéré devient ridicule.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 20 décembre 2013 09 h 20

      Alors je trouve votre proposition ....ridicule parce qu'exagérée !

      "toutes les histoires enseignées...." c'est pas sérieux monsieur ou madame Hakizimana.

    • Victor R. Aubry - Abonné 20 décembre 2013 09 h 55

      Moi aussi j'approuve et je suis un souverainiste contre la Charte des valeurs. Mais Rioux a parfois une logique douteuse et il sombre ici dans le sophisme. Quel est le lien entre notre devoir collectif de protéger notre culture et nos propres valeurs et notre "droit" de brimer les droits fondamentaux des minorités, en l'espèce, le droit de manifester sa religion ?
      Le droit de manifester sa religion en public est garanti par la Déclaration universelle des droits de l'homme et l'article 18 du Pacte relatif aux droits civils et politiques que le Québec a ratifié par l'Arrêté en conseil 1438-76 du 21 avril 1976. Il ne s'agit pas d'avocasseries mais bien le fruit d'une expérience partagée entre les peubles démontrant que la majorité, en démocratie, peut parfois brimer les droits fondamentaux des minorités comme on s'apprête à la faire au Québec.
      On doit éviter de suivre la France qui (M. Rioux se gardera bien de nous en informer) a été condamnée deux fois par le Comité des droits de l'Homme de l'ONU pour avoir requis que des Shiks retirent leur turban:
      http://ccprcentre.org/doc/OP1/Decisions/102/1876|#
      http://unitedsikhs.org/rtt/doc/BikramjitSinghDecis

    • Paul Gagnon - Inscrit 20 décembre 2013 10 h 22

      Sur toute une vie cela peut s'avérer un projet très intéressant qui vaut bien la course aux best-sellers de la littérature romancière. L’histoire, sous toutes ses formes, est un domaine qui est passionnant, surtout quand elle est bien écrite, avec style.

      Cependant, il faut faire attention de demander, encore une fois, à l'école de tout faire. Je fais référence aux drames, aux crises, aux conflits qui surgissent régulièrement sur la place publique. Combien de fois ne conclut-on pas la discussion en disant : il faudrait que l’école s’en occupe ! Et on s’empresse de surcharger les programmes, dans toutes les directions.

      L’école a déjà beaucoup à faire pour transmettre les matières de bases, les outils essentiels permettant d’appréhender le reste. Mais surtout, peut-être, de donner le goût d’aller voir plus loin ce qu’il en est.

    • Léandre Nadeau - Inscrit 20 décembre 2013 13 h 20

      Monsieur Bédard, vous répétez les arguties des multiculturalistes qui présentent les droits individuels comme des droits absolus. Or aucune convention internationale ne donne à quiconque des droits absolus. Le législateur canadien a lui-même prévu à l’article 1 de la Charte canadienne que des restrictions raisonnables peuvent être appliquées aux droits individuels, entre autres pour respecter les droits fondamentaux d’autrui, dont leur liberté de conscience et la paix sociale.

      Le droit de manifester sa religion en tout temps et en tout lieu n’est aucunement garanti par les chartes canadiennes et les conventions internationales. Ainsi, la Cour européenne a donné raison aux juridictions qui ont limité ce droit, en particulier dans les institutions publiques pour des raisons de paix sociale et de laïcité de l’État. Quant aux blâmes du Comité des droits de l’homme, plusieurs des pays qui ont voté cette résolution n’ont aucune crédibilité car la liberté de religion n’existe pas dans ces pays, à part celle reconnue par l’État.


      Concernant le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et plus précisément son article 18, vous vous limitez comme d’autres avant vous au paragraphe 1 et passez sous silence le paragraphe 3 de ce même article, ainsi que l'article premier de ce texte et le paragraphe 3 de l'article 19. http://www.admin.ch/opc/fr/classified-compilation/

    • Cyril Dionne - Abonné 20 décembre 2013 21 h 51

      @ Nephtali Hakizimana

      Vous avez raison. L'immigration n'est pas un droit, mais bien un privilège.

  • Gilles Roy - Inscrit 20 décembre 2013 04 h 49

    Lapidaire

    Je reconnais d'abord ceci : autant M. Rioux est mauvais en calcul (on a beaucoup ri, dans mon milieu, de sa bourde de samedi dernier), autant il sait écrire. C'est déjà cela de pris. Ensuite, sur cet article, où il y va à fond la caisse, ce commentaire. Il se peut évidemment que le document qu'il cite soit un condensé de charabia, d'inepties et d'eau de rose. Je n'en disconviens pas (quoi qu'il se peut aussi que certains passages soient moins risibles que d'autres. Passons). Là où je décroche, c'est dans le dessein qu'il prête aux socialistes français. Il possède, ou pas, quelques traces objectives de ce qu'il avance (du genre, des pv de réunions tenues secrètes, les confidences de conseillers, etc.)? Sinon et sur le fond : bien sûr qu'un document ponctuel peut être affreux. Reconnaissons pourtant que les français sont désormais capables de percher très haut leur perspective sur l'histoire arabe. Je renvoie ici et par exemple à l'Institut du Monde arabe, qui vaut mieux que sa célèbre terrasse, ou encore et plus prosaïquement, sur la très gande qualité de la série «Juifs et musulmans», parue sur nos ondes à l'automne. Or quoi de mieux, pour dénouer un «problème social», que de d'abord reconnaître et souligner les forces et contributions de celui que l'on veut «rencontrer» à des fins de solution?

  • François Béland - Abonné 20 décembre 2013 05 h 20

    Je crois que l'expression est mi-chair mi- poisson.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 20 décembre 2013 06 h 51

    Quelques phrases sur lesquelles réfléchir...

    Merci Monsieur Rioux pour ces belles pensées que je ne peux que reproduire sans commenter...

    " Il y a dans cette pensée multiculturelle une forme de racisme inversé qui n’est rien d’autre qu’une négation de la citoyenneté "


    "Mais ce document n’en est pas moins l’expression radicale d’un courant de pensée très présent en France et au Québec qui veut que la culture nationale s’efface devant celle des immigrants..."


    "Pour ces nouveaux croisés, « l’immigration est la clé de voûte de notre existence », comme on peut le lire textuellement dans la presse québécoise. Oubliez ces millions de Québécois qui ont façonné le Québec pendant quatre siècles. L’avenir du Québec, comme celui de la France d’ailleurs, ne dépendrait plus de ses citoyens, théoriquement égaux, mais de ces immigrants porteurs d’on ne sait quel pouvoir rédempteur et libérateur."

  • Christian Fleitz - Inscrit 20 décembre 2013 08 h 22

    Bof...

    Bof, '' le Figaro'' ... hélas ! C'est le fleuron incontesté de la presse conservatrice française et à côté de quelques journalistes de qualité, qui défendent leurs convictions avec brio, il y a beaucoup de ''fouilleurs de poubelles'' qui ne survivent que grâce éa des scories nauséabondes....