Sentir Noël

L’odeur du feu de bois est souvent associée au temps des Fêtes.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’odeur du feu de bois est souvent associée au temps des Fêtes.

La vie se partage entre ceux qui aiment Noël et ceux qui honnissent son nom. Je sympathise avec les uns et les autres. Les grincheux le fuient car, d’évidence, Noël exige trop. Il faut réussir à caser la cascade de bons sentiments et de lourdes étrennes entre deux bordées de neige ; des épreuves dignes des JO de l’organisation.

 

Je comprends aussi ceux qui l’aiment parce que Noël est une épiphanie dans notre train-train trop rapide, une trêve bienvenue où l’on fait abstraction de tout le reste pour mettre de l’avant la joie, l’amour, la fraternité et le plaisir de partager des odeurs familières. Noël est un idéal de perfection qu’on tente d’atteindre une fois par année en pardonnant le reste, en imposant des parenthèses au temps et aux rancunes. Si les reliquats de la religion servent encore à ça, merci au p’tit Jésus.

 

Je pourrais vous déballer tout ce que je déteste de Noël, surtout cette année : j’ai regardé les cannes en sucre avec une moue découragée, submergée par la fatigue et la bronchite.

 

Le sapin baumier n’est toujours pas décoré, ça attendra à demain. Mais il y a deux choses sur lesquelles je ne transigerai pas : l’odeur (celle de l’arbre naturel aussi) et la musique. Elles sont de mèche pour faire ressurgir les souvenirs de jours meilleurs.

 

Il y a ceux qui ont le Noël visuel ou matériel, moi, je l’ai olfactif et auditif. Je ne connais pas de moment plus joyeux que celui de rouler ma pâte à tourtière en écoutant Auld Lang Syne chanté par Andrew Bird ou Blue Christmas par les Heartless Bastards. « And when those blue snowflakes start falling. That’s when those blue memories start calling. » J’ai beau être végétarienne la plupart du temps, quand vient Noël, l’odeur des pois chiches ne peut rivaliser avec celle du porc et du chevreuil. Et celle du chapon grillé remonte à la genèse, avant l’oeuf ou la poule, inimitable. J’ai essayé avec le tofu, la peau n’est jamais aussi croustillante.

 

Chaque mois de décembre, je ressors la recette de tourtière de ma grand-mère Deleine et je retire mes alliances toutes enfarinées avant de malaxer la pâte, comme le faisait ma grand-mère Alvine. Je l’entends m’exhorter : « Faut presque pas y toucher, pis ajoute pas trop d’eau ! » Jésus-Marie-Joseph (comme elle disait), ça sent Noël et le saindoux à pleines mains.

 

Des nouvelles d’eux

 

Il y a Louise qui vient de m’écrire qu’elle voudrait me faire goûter à sa confiture de citrouille, abricots, noix de Grenoble, vanille et liqueur de whisky à l’érable. Je la hume à distance et j’envie ses voisins. Il y a Suzanne qui m’envoie une photo d’elle et de sa gang de joueurs de bowling dans leur résidence de vieux, autour d’un gâteau aux amandes et orange qu’elle a cuisiné sur fond de sapin artificiel illuminé.

 

J’ai quasiment hâte d’y être. Il y a Julie qui est rentrée chez elle pour faire face à 72 bonshommes en pain d’épice (tout nus !) découpés par ses deux hommes (enfarinés). Il y a Francine qui prépare ses pizzelles à l’anis et moi qui attends le 23 pour enfourner les biscottis au chocolat et pistaches de Di Stasio.

 

L’odeur se répandra dans la maisonnée comme celle du feu de bois et tout le monde sera plus heureux sans avoir besoin de s’expliquer pourquoi. Le bonheur s’accommode de cette économie de mots. On le sent, c’est bien suffisant. Dans nos multiples listes de choses à faire, on oublie toujours d’ajouter une ligne pour le bonheur, tout en l’espérant à chaque détour.

 

Une fournée à la fois, nous nous réfugierons dans le giron rassurant des odeurs cent fois reniflées, les canneberges à l’orange et à la menthe, le gratin dauphinois à la courge, le potage aux épinards et cari, le préféré de mon B. Les pets-de-soeur au caramel à la fleur de sel me rappelleront ceux qu’Alvine faisait avec de la simple cassonade.

 

Chaque année, nous nous demandons comment simplifier Noël, de quelle façon en raviver l’essence tout en jetant le superflu. Chaque année, nous n’y arrivons pas vraiment mais nous conservons ces odeurs familières qui nous envahissent avec ou sans notre consentement, ces arômes ensorceleurs qui disent bien l’amour qu’on assemble, ensemble.

 

Je sais que Noël pourrait se résumer à cela et ce serait déjà d’un luxe inouï. Sapin et oranges piquées de clous de girofle. Cocooning, qu’ils disent. Moi, je pense cuisining : biscuits, tourtières, gaufres, chaï (je le prépare avec de la cardamome, de la coriandre, du poivre et de la cannelle en bâton, trois sachets de thé Lipton et du gingembre frais).

 

« Est-ce qu’il y aura une bûche quétaine avec un père Noël dans son traîneau, maman ? » Ah oui ! Et la bûche pour nous rappeler nos arrière-grands-pères bûcherons. Et je roulerai délicatement le gâteau dans un linge humide en chantant Here Comes Santa Claus avec Doris Day ou Baby It’s Cold Outside avec John Travolta et Olivia Newton-John. Oui, la cuisinière a tous les droits.


En une bouffée

 

Si Noël pouvait se vendre en eau de toilette ou en vaporisateur, j’en achèterais. Je rêve d’un mélange digne du maître parfumeur Jean-Baptiste Grenouille dans le roman Le parfum. On y trouverait probablement de la cannelle, du bout de chandelle, de la suie de cheminée, de la gomme de sapin, de la canne à sucre, de l’écorce de clémentine, de l’excitation, de la barbe à papa, du lait suri au coin du feu, de la miette de biscuit, du désir d’y croire encore, des bulles de champagne, de la neige fraîche, du cantique, du soupir d’enfant qui s’endort, une larme de vieux dont c’est le dernier Noël et du pyjama neuf.

 

Malgré les apparences, Noël n’est pas une marque de commerce. C’est une marque d’affection qui se transmet par les sens.

 

Joyeux Noël à vous tous et Joyeuses Fêtes aux autres.

 

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Humé Le carnet rouge de Josée di Stasio. Ce petit grimoire de recettes de Noël aura sa place sur le bloc de boucher cette année. On y respire les bonnes odeurs de cuisine du temps des Fêtes, du butterscotch et de la tourtière (quasi identique à celle de ma grand-mère), de la stracciatella, du chutney, des sablés et de la terrine chocolat et pruneaux. La facture du livre est magnifique, féminine, et les photos à la fois réconfortantes et inspirantes. Le rouge est à l’honneur et Noël aussi.

 

Flanché en écoutant Winter Star du chanteur country Johnny Reid. Sur son dernier disque, A Christmas Gift For You.

 

Acheté Foreverly, l’album folk de Billie Joe Armstrong et Norah Jones, un duo gagnant. Musique idéale pour cuisiner en fredonnant. À offrir sans retenue.

 

Remis mon album de Noël Holidays Rule, sorti l’année dernière. Pour entendre Senor Santa, Auld Lang Syne (par Andrew Bird) et aussi The Shins, Rufus Wainwright, les Heartless Bastards et Paul McCartney. Mon favori cette année encore.

 

Écouté en boucle Trouble Will Find Me du groupe indie rock The National. Musique de fin de soirée, de char, d’après-midi sur grappa, scones et chaï ou bulles choisies. Et très inspirant pour s’embrasser longuement sous le houx.

 

Pris congé jusqu’en janvier. On se retrouve le 10. D’ici là, merci à vous pour tous les immenses messages d’amour reçus en 2013. Je vous souhaite de la solidarité, des odeurs de biscuit et de l’espoir pour accompagner des jours meilleurs.

♦♦♦

JOBLOG

Le seul cadeau qui compte

À Éva qui a le bras dans le plâtre, à Sam qui a mal au ventre, à Katia qui a un cancer des ovaires, à Jean-Guy qui ne sait s’il verra 2014, à Armande qui ne peut plus marcher, à Mathieu qui est en dépression, à Claude qui a tout oublié, à Hugo dont la maman n’a pu assister à son spectacle de Noël, une pensée toute spéciale en ce Noël chargé. Je vous souhaite à tous le seul cadeau qui compte : la santé. Quand on l’a perdue, on sait à quel point elle est précieuse. Quand on la retrouve, on oublie qu’elle peut encore nous quitter. De toutes les leçons de vie et de solitude, la maladie est la plus cruelle et la plus efficace. C’est peut-être pourquoi nous sommes si généreux lorsque vient le temps de partager nos microbes…

cherejoblo@ledevoir.com
Twitter.com : @cherejoblo
 

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4 commentaires
  • Hubert Laforge - Abonné 20 décembre 2013 08 h 25

    Y a-t-il encore des Noêls français ?


    Chère Josée,

    Je vous lis souvent et avec plaisir. Mais aujourd’hui c’est avec tristesse. En voyant tous ces chants évocateurs de vos heureux Noëls. Que des mélodies et paroles issues de l’anglophonie et d’un passé récent. Plus d’un demi-millénaire de traditions musicales francophones seraient-elles tombées dans l’oubli ?
    Joyeux Noël tout de même !


    ­­­______________

    Hubert LAFORGE
    président de la Fondation du patrimoine laurentien
    directeur de la reconstruction de l’orgue 1753 pour les Musées de la civilisation et de l’Amérique francophone

    Québec, 20 décembre 2013

    • Jean Richard - Abonné 20 décembre 2013 10 h 19

      Le temps des Fêtes pourrait être l'occasion de garder vivantes le langue et la musique ancrées dans nos traditions. Si c'était le cas, il faudrait que ceux qui emplissent les médias aient un minimum de connaissances historiques.

      Or, cette année, comme l'an dernier, comme plusieurs autres années avant, le temps des Fêtes a été l'occasion soit de nous imprégner à satiété de culture et de musique commerciale américaine, soit de nous pondre des CD de Noël dignes d'être vendus dans les allées de pacotilles chez WalMart et nulle part ailleurs.

      Il fut un temps où on avait CBF-FM pour diffuser cette musique qui a traversé les siècles. La station a été remplacée par Espace Musique, qui fait plus souvent qu'à son tour dans le musak (la musique en conserve du milieu du siècle dernier) que dans la culture.

      Je me suis promis que jamais plus je n'écouterais Espace Musique à Noël. Bing Crosby, Andy William ou Céline Dion, ce n'est pas pour me faire aimer Noël si j'en fais mon décor sonore.

      Une nuance toutefois : j'ai bien parlé d'invasion commerciale américaine, ce qu'il ne faut pas confondre avec traditions anglophones. Car lorsqu'il est question de Noël, on ne peut oublier qu'il y a des traditions anglosaxonnes plus que centenaires qui pourraient aussi tomber dans l'oubli, faute d'être gardées vivantes. Il y a une tradition musicale anglosaxone qui, comme les noëls français, n'a rien à voir avec la guimauve sonore servie tant à Espace Musique que dans les mails des centres commerciaux.

  • Martin Simard - Inscrit 20 décembre 2013 08 h 54

    Une histoire de Noël

    Un jour, ma fille qui avait alors 13 ans, a dit à ma femme :"Maman, je sais que le Père Noël n'existe pas, mais s'il te plait, ne le dis pas à Papa, ça lui briserait le coeur".

    Aujourd'hui âgés de 21 et 19 ans, mes enfants ont toujours aussi peur de me briser le coeur. Ils jouent donc le jeu. Ainsi, à chaque année, ils écrivent bien sagement au Père Noël (ma femme et moi aussi) qui leur répond inmanquablement. De plus, la nuit de Noël, les cadeaux continuent d'apparaître comme par magie sous le sapin de Noël. Lorsqu'ils se réveillent le matin, ils s'intérogent toujours et tentent de comprendre comment il se fait qu'ils n'ont absolument rien vu et rien entendu.... Magie?

    La veille de Noël, je prépare toujours un bon chocolat chaud à partir d'une recette de Judy (une des lutins du Père Noël) dont les ingrédients sont non seulement hypercalorifiques, mais dans un cas particulier pas très catholique. En effet, parmi la liste des ingrédients se trouve du Gravol. Et comme ce produit est en vente libre dans toutes les bonnes pharmacies, ce n'est pas comme si je droguais mes enfants (je tente de me justifier!). Voilà donc qui explique pourquoi ils n'ont jamais réussi à garder les yeux ouverts pour voir le Père Noël livrer ses cadeaux...

    J'ai vraiment hâte à Noël. Comme d'habitude, nous serons juste nous quatre. Notre plus jeune (19 ans) va se lever le premier et se rendre jusqu'au sapin sur la pointe des pieds pour de pas nous réveiller. Lorsqu'il va voir les cadeaux, il va courrir comme un dix roues jusqu'à la chambre de sa soeur pour lui crier que les cadeaux sont arrivés. Trente secondes plus tard, ils vont descendre au salon en faisant tellement de bruit que les meubles vont en trembler. Et lorsque, enfin, ma femme et moi ferons notre entrée en scène, ils seront assis par terre devant le sapin, aussi émerveillés que lorsqu'ils étaient enfants, devant tous ces cadeaux qui sont, encore une fois, apparus comme par magie...

    Joyeux Noël!

  • Fernande Trottier - Abonnée 21 décembre 2013 00 h 36

    Qu'elle est belle votre histoire de Noël M. Simard...

    L'odeur des biscuits cuisinés ce vendredi pour des amis, bien je l'ai eue. Et samedi soir j'aurai l'odeur de tout ce que mes amis auront cuisiné. La gang sera grosse 21, et
    avec ça un goût de tempête "Un cocktail de neige, verglas et grésil dimanche"...M. Laforge : moi aussi cela m'attriste tous ces chants en anglais, alors que dans ma tête ce qui se déroule a une saveur de sapin, de Noël, de p'tit Jésus... même des bergers comme quand j'étais petite, et du Minuit Chrétien...! Le temps ne passait pas vite.. mais les cadeaux on les avait qu'au Jour de l'An, avec de la tourtière et des beignes que maman avait cuisiné entre les deux fêtes car la famille comptant une bonne dizaine d'enfants, fallait faire des provisions. Je pourrais m'éterniser mais vous en savez assez. Heureux Noël! Je vous souhaite des Fêtes Joyeuses ben frette pis ben blanche !