Entre la tourtière et la dinde

De quoi pourrons-nous bien parler cette année, entre la tourtière et la dinde, sans trop nous faire engueuler et sans déclencher une vraie révolution familiale ? Le problème se pose chaque année, car on a véritablement fini par croire que les Québécois n’aiment pas la chicane. On nous l’a tellement répété que ça a fini par s’inscrire dans nos gènes sans qu’on s’en rende vraiment compte et si quelqu’un ose aborder un sujet qui ne fait pas l’unanimité, surtout à Noël, cette fête de la paix et de la bonne entente par excellence dit-on, on risque la catastrophe. Le ton va monter. Les visages vont grimacer. Le party va être gâché. Si une porte devait claquer, c’en serait fini de la bonne entente de la famille au grand complet. C’est pour ça qu’il faut se préparer en conséquence.

 

Les sujets à éviter cette année sont si nombreux qu’on ne sait plus par quel bout les prendre. Prenez le pont Champlain. Vous ne devez absolument pas vous embarquer dans une description de l’état du pont dont on nous assure qu’on peut le traverser sans faire une petite prière juste avant. On vous dira que le gouvernement d’Ottawa n’est pas assez fou pour prendre le risque de devoir dédommager tous ceux et celles qui se retrouveraient le bec à l’eau ou, pire, leurs héritiers. Mais il y a aussi ceux qui vous expliqueront que le gouvernement s’en fout comme de l’an quarante et qu’il veut surtout faire tenir celui qui est là et retarder au maximum la construction d’un pont neuf qui ne fera finalement l’affaire de personne parce que laid, mal fait ou, pire, à péage ! Si c’est le sujet que vous choisissez, vous en aurez pour toute la soirée. Surtout s’il y a des gens qui se disent écologistes parmi les invités, car avec les dernières informations concernant la pollution que provoquera le démantèlement du vieux pont, c’est une tout autre source d’inquiétude qui vient de s’ouvrir. Si vous trouvez des solutions intelligentes, c’est sûr, vous serez la vedette de la soirée.

 

Vous ne pouvez certainement pas parler de la différence entre les salaires des députés au fédéral et au Québec. Il se pourrait que, pour certains membres de votre groupe, les deux catégories mentionnées ne vaillent rien de toute façon. Sauf qu’avec un écart du simple au double, il y en a qui sont trop payés et d’autres pas assez. Le problème, c’est que votre petite fête risque de déraper puisqu’on voudra aussi comparer le revenu des docteurs avec ceux des infirmières. Et c’est alors que vous réaliserez que, pour bien du monde, être riche est une sorte de cadeau du ciel, quel que soit le moyen que vous avez utilisé pour le devenir. Et qu’être pauvre est un cadeau du ciel pour vous aider à le gagner, le fameux ciel.

 

Ne gâchez pas la soirée

 

Ne vous embarquez pas non plus sur l’abandon des personnes âgées par notre société. À moins que vous n’ayez visité quelqu’un de vos proches dans un CHSLD ces derniers jours. Dans la mesure du possible, ne parlez pas des vieux de votre famille, ça finit toujours par être un sujet triste qui gâche la soirée. Et il se trouvera fatalement quelqu’un pour vous dire que Noël est d’abord une fête pour les enfants. D’ailleurs, ne parlez pas du père Noël non plus. Vous allez faire rire de vous par tous les enfants de plus de quatre ans.

 

Ne parlez pas de la formidable récolte des morts partout à travers le monde chaque jour. Ne parlez pas de ceux que des tyrans mettent en prison parce qu’ils en tirent du plaisir et sèment ainsi la peur. Ne parlez pas des réfugiés qui meurent de faim parce que les mamans n’ont plus de lait pour les nourrir. Ne parlez pas des enfants qu’on prostitue, des femmes qu’on lapide, qu’on assassine, des hommes qu’on arme. C’est tellement déprimant.

 

N’allez surtout pas gâcher la soirée en parlant de la beauté menacée du monde. Gardez pour vous votre préoccupation par rapport à l’état des océans et aux changements climatiques.

 

Parlez de Mandela, le géant, ce père si tolérant et ce magnifique danseur sud-africain qui, les mains nues, le sourire aux lèvres, a changé son pays et laissé le mode d’emploi au reste du monde. Parlez de ceux et celles qui vous ont tiré des larmes de joie avant que cette année ne se termine.

 

En fait, contrairement à ce que vous pouvez penser, parlez aussi de la charte de la laïcité qui sera pour nous une ouverture solide envers les nouveaux Québécois. Expliquez bien calmement que l’objectif, c’est de simplifier la vie à tout le monde. Quand ils sauront vraiment qui nous sommes, ils nous choisiront en toute liberté. Nous leur ouvrirons les bras.

 

Dites à tout votre monde que vous les aimez. C’est ce que je fais pour chacun de vous. Parce que « le temps que l’on prend pour dire je t’aime, c’est le seul qui reste au bout de nos jours » (Gilles Vigneault).

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