Frères ennemis

Si on l’aborde avec bonne humeur et respect pour l’adversaire dans un contexte de divertissement dont le genre humain dans son ensemble sort gagnant, il n’y a rien comme une rivalité sportive pour se sentir pleinement exister. Que serait Canadien sans le Boston, il est légitime de se le demander, même si un tricoté serré de la Flanelle répondrait que Canadien serait bien des choses, qu’il a traversé maintes grandes époques sans se soucier outre mesure des Bruins, quand il y avait en face les Maple Leafs, les Nordiques, les Red Wings ou les Maroons. Les Maroons, c’était le bon temps, les deux clubs partageaient le même amphithéâtre et les joueurs jouaient avec pas de casque et il n’y avait pas de saletés comme les commotions cérébrales parce qu’on ne savait pas que ça existait et on s’en contrefichait, raison pour laquelle d’ailleurs on jouait avec pas de casque.

 

Au baseball, ce sont les Yankees et les Red Sox qui ne peuvent guère se sentir. Les Dodgers et les Giants, qui ont poussé la rivalité jusqu’à tous deux quitter New York la même année pour s’établir en Californie en 1958. Au football professionnel, les Packers et les Bears se regardent en chiens de faïence sans discontinuer depuis 1921. Au football universitaire, on retrouve Ohio State et Michigan, Alabama et Auburn (liste non exhaustive, et de loin). Au basketball pro, les Celtics et les Lakers, même s’ils sont situés à un continent de distance, se détestent intensément. Au basket universitaire, n’invitez pas au même cocktail dînatoire des représentants de Duke et de North Carolina si vous tenez à garder les assiettes en un seul morceau. Au soccer, on hésite à nommer une seule inimitié tellement il y en a, mais on peut commencer sans trop de crainte avec le Real Madrid et le FC Barcelone.

 

Or voici qu’une autre belle rivalité est en train de poindre, et elle possède la particularité de mettre en scène Seattle, qui a pourtant l’habitude de n’être la rivale naturelle de personne, perdue sans voisin dans son Nord-Ouest lointain.

 

On n’aurait pas annoncé cela il y a trois ans à peine, quand la division Ouest de la NFC se révélait d’une tristesse à mourir. En 2010, les Seahawks s’étaient qualifiés pour les éliminatoires de la NFL en remportant le titre de leur section avec un ronflant dossier de 7-9 (et 96 points accordés de plus qu’ils en avaient marqué). C’était la première fois de l’histoire qu’une formation déficitaire accédait à la vraie saison.

 

Les choses ont bien changé depuis. Les Seahawks se retrouvent au sommet de la NFL cette année avec un rendement de 12-2, et les 49ers de San Francisco ne sont pas loin derrière avec une fiche de 10-4. Ils ont divisé leur série de deux matchs cette saison. Et il faut dire qu’en plus d’appartenir à la même section, leur entraîneur-chef respectif, Pete Carroll et Jim Harbaugh, ont piloté simultanément à USC et à Stanford de 2007 à 2009, deux établissements qui entretiennent aussi une belle rivalité.

 

Plus tôt ce mois-ci, les partisans des Seahawks ont amorcé les hostilités en retenant les services d’un avion qui a survolé le Candlestick Park de San Francisco avec une banderole portant la mention « Go Hawks ». Et voici que les supporteurs des 49ers s’apprêtent à répliquer : leur projet consiste à louer un panneau-réclame à Seattle même pendant plusieurs semaines. On y verrait les cinq trophées du Super Bowl remportés par les Niners, accompagnés de la question : « Combien en avez-vous ? »

 

Et le plus beau de l’histoire ? Le coût de la location est estimé à 7000 $. On a jusqu’à maintenant amassé plus de 8300 $. Or tous les surplus seront versés à l’Hôpital pour enfants… de Seattle.

 

Parfois, on peut dire merci le sport.

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