Une lettre à la poste

Dans La détresse et l’enchantement, un livre calme que j’aime à l’occasion relire durant les mois d’hiver, Gabrielle Roy raconte, entre autres choses, sa vie en Angleterre dans l’immédiate avant-guerre.

 

Un soir, sa logeuse lui demande de déposer une carte de souhaits à la poste à l’intention de son mari dont l’anniversaire sera célébré le lendemain. Curieuse idée, se dit l’écrivaine. Pourquoi envoyer ainsi des voeux à une personne qui habite sous le même toit que vous ? Mais peu importe : le Geoffrey de sa Gladys aime recevoir des cartes.

 

En marchant ce soir-là, Gabrielle Roy croise quelques boîtes aux lettres, mais finit, chemin faisant, par arriver jusqu’au bureau de poste central. Elle y dépose l’enveloppe et, de retour à la maison, se voit très étonnée de constater que la carte qu’elle vient de poster a déjà été livrée. Il aurait fallu se contenter de la laisser dans une boîte aux lettres, lui dit, bien déçue, sa logeuse. « La fête de Geoffrey était gâchée, son bonheur fichu par ma faute, ou plutôt par celle de la redoutable efficacité de la poste de Sa Majesté », écrit Gabrielle Roy.

 

Dans l’histoire, le désir d’échanger grâce au courrier s’est vite structuré de façon étonnante. Songez aux échanges quotidiens de multiples billets d’amour qu’écrivait le vicomte de Valmont dans le XVIIIe siècle des Liaisons dangereuses. Il fallait les livrer, ces billets empoisonnés !

 

On comprend aisément le rôle de pivot politique qu’ont pu jouer les maîtres de poste. Avoir la mainmise sur les échanges, c’était jouir d’un pouvoir de contrôle qui assurait le maintien de l’autorité. Ce n’est pas pour rien qu’il y a peu de temps encore, un maître de poste était autorisé, au même titre qu’un avocat ou un notaire, à témoigner de la respectabilité des demandeurs de passeports.

 

La poste représente beaucoup plus qu’on ne l’imagine dans l’édification de l’État moderne. Aux États-Unis, durant la guerre d’indépendance, on crée le US Postal Service pour faciliter en priorité les communications entre les différents éléments armés.

 

Ce contrôle de la parole publique a continué de s’exercer même en temps de paix. En Angleterre, dans les années 1950, on ouvrait des montagnes de courrier dans des espaces spécialement conçus. Même à l’heure des communications électroniques, tout continue ainsi : aux États-Unis, le New York Times vient de révéler que le FBI photographie systématiquement les enveloppes.

 

En ces temps où les postes nationales s’effondrent devant les coups redoublés de tous les héros de l’esprit d’entreprise, ces grands martyrs de l’impôt, le Canada fait mieux et jette de lui-même par terre son système postal. Plusieurs États du monde cèdent leurs postes, mais croient tout de même pouvoir maintenir leur souveraineté en continuant d’exercer un contrôle implacable sur les communications avec la collaboration des nouveaux maîtres : Microsoft, Facebook et autres Google.

 

Des histoires de surveillances électroniques mondialisées, il y en avait déjà eu dès les années 1980. Mais personne n’avait envisagé l’ampleur de ce que dénonce à juste titre l’informaticien américain Edward Snowden, auteur de fuites retentissantes sur le système d’espionnage international. Tout comme Julian Assange et ses WikiLeaks, Snowden a montré cette année que l’écriture et sa diffusion doivent d’abord être au service de la liberté. Bien plus que l’image soufflée de bonté du pape, c’est lui qui marque le plus cette triste année 2013.

 

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Ainsi donc Dany Laferrière est passé comme une lettre à la poste à l’Académie des lettres moulées. Sans vouloir lui soustraire aucun mérite, il faut reconnaître qu’on ne se bat plus beaucoup en France pour se coiffer d’un bicorne, arborer une épée en fer blanc et porter un splendide habit à queue rehaussé de broderies vertes et dorées.

 

Ce ne fut pas toujours ainsi. Victor Hugo y tenait, à son statut d’académicien. Tellement qu’il lui fallut s’y prendre à cinq fois pour y parvenir. Balzac, qui y voyait un heureux théâtre de sa vanité, y fut refusé. Émile Zola de même. Encore dans les années 1930, des étudiants pouvaient descendre dans les rues de Paris pour appuyer ou maudire un candidat au statut d’immortel.

 

Et aujourd’hui Dany ! Il n’y avait pas tellement pensé, mais fut reçu sans tarder et sans forcer. Autres temps, autres gloires, faut-il croire. Mais un académicien sympathique et écrivain de surcroît nous change du triste spectacle de vieilles barbes inutiles ou d’anciens politiques échoués là, comme l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing, auteur de pitoyables romans.

 

Mais que diable Dany Laferrière va-t-il faire concrètement dans cette galère ? J’y aurais vu davantage pérorer une Denise Bombardier. Je l’entendais l’autre soir, celle-là, expliquer à René Homier-Roy que ce n’est pas le rôle de l’État de soutenir la culture et la littérature par la mise en place d’une politique de prix plancher pour les livres. Et en l’écoutant défendre tous les Costco de ce monde, je me disais qu’après tout une maison de retraite comme l’Académie pouvait peut-être encore rendre des services.

 

Mais c’est sans compter bien sûr que Denise Bombardier ne sera jamais admise à l’Académie. Elle aurait assurément la grandiloquence un peu vaine qui s’impose, mais les académiciens, qui ont beaux être pour la plupart de vieilles barbes, tiennent au moins encore, eux, à une chose : la défense du culturel et, en particulier, de ceux qui ont donné à la littérature et à la langue française ses lettres de noblesse.

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