Médias - C’était bien meilleur le matin

L’émission s’appelait Les prouesses du matin, un jeu de mots autour du nom de l’animateur, Jacques Proulx. Les médias de masse créent des vedettes et la starification s’affiche encore à Radio-Canada comme ailleurs avec Desautels le dimanche, La bibliothèque de René ou Bazzo.tv.

 

Avec son émission, Jacques Proulx a régné sur le réveil de Montréal de la fin des années 1960 à la fin des années 1980, au micro de CKAC, quand l’AM parlait et que le FM chantait. Il était alors le morning man numéro un du Québec, sinon du Canada. Il est mort samedi.

 

Avec lui disparaît le frère de l’animateur Gilles Proulx, le père de l’animatrice Caroline Proulx et un des grands noms de la très glorieuse époque où le 730 AM dominait les ondes montréalaises, un peu comme le fait maintenant le 98,5 FM.

 

Le style, c’est l’homme de radio. Gilles Proulx a le sien, populiste, gueulard et revanchard. Son frère Jacques n’était pas vraiment taillé dans le même micro. S’exprimant toujours avec précision, d’une voix agréable, il ne cultivait pas la controverse ou le commentaire acide tout en assumant une saine et nécessaire obsession pour les faits. Grand lecteur, il possédait une culture encyclopédique et une mémoire infaillible des événements. Son ami et collègue Louis-Paul Allard l’appelait affectueusement « mon Google ».

 

CKAC a aussi été fabuleusement avant-gardiste en son temps.

 

La première en français

 

Cette station est la première radio à diffuser en français, dans le monde, en 1922. Le journal La Presse, visionnaire, accorde le contrat du contenant à l’Italien Guglielmo Marconi, inventeur de la « télégraphie sans fil », et la responsabilité du contenu au Canadien français Jacques-Narcisse Cartier, qui a travaillé au lancement du nouveau média à New York. Le même quotidien vient de nouveau de surprendre par ses audaces technologiques au service de l’information en lançant cette année La Presse +, nouvelle plateforme multimédia pour tablette électronique.

 

CKAC se distingue vite avec une programmation de qualité bâtie autour de la société montréalaise qu’il s’agit de couvrir et de refléter dans toute sa richesse politique ou culturelle. Jacques Proulx y prend le micro matinal en 1968. Il n’a que 33 ans comme son grand rival Serge Bélair, nommé morning man de CJMS à 34 ans. Quelle radio oserait confier sa plus importante émission à un jeune aujourd’hui ?

 

La station possède en plus une salle des nouvelles douée et suractive qui traque les informations partout en ville pour présenter « les nouvelles 15 minutes avant l’heure », selon son slogan. La radio est à cette époque le média instantané et de proximité par excellence. C’est lui par exemple qui couvre le mieux la crise d’octobre. C’est là que le journaliste d’enquête Alain Gravel a fait ses classes. Il n’y a plus guère que Radio-Canada pour continuer cette grande tradition de base du journalisme de terrain, le reste de la production radiophonique se résumant souvent à de la musique, du commentaire ou des chroniques.

 

Grande rivalité

 

Au temps des Prouesses, la radio privée du 730 bataille aussi ferme contre le 690, position AM d’Ici Radio-Canada Première avant son déménagement sur bande FM à Montréal. La rivalité du 95,1 se poursuit maintenant avec le 98,5, l’autre radio parlée qui doit beaucoup à sa grande soeur fusionnée à la même entreprise Cogeco. Paul Houde, qui assure l’émission du retour à la maison de la chaîne privée expliquait ce week-end avoir appris auprès de Jacques Proulx « l’importance de la rigueur et de la discipline ».

 

Ces qualités ne sauvent pas CKAC. Les audiences commencent à reculer à la fin des Prouesses du matin. L’AM ne résiste plus à la concurrence du FM. Le 30 septembre 1994, le triste « vendredi noir », Télémédia, propriétaire de CKAC, et Radiomutuel, propriétaire de CJMS fusionnent pour créer Radiomédia. L’ère des grandes concentrations commence.

 

Radiomédia ferme plusieurs stations régionales. Des chaînes survivantes migrent vers le FM, comme la radio publique. CKAC va ensuite passer dans les mains de Corus, puis de Cogeco, avant de devenir une station consacrée à la circulation…

 

La radio ne meurt pas, elle se transforme. Il n’y a d’ailleurs toujours pas plus rentable que ce bon vieux média alors que d’autres vacillent et perdent pied tandis que naissent de nouvelles plateformes. Sur son compte Twitter, Paul Arcand, nouvel empereur du matin, a rendu hommage à son illustre prédécesseur dont il fait fructifier l’héritage : « Nous l’avons écouté, nous avons pris la relève avec modestie en retenant son respect pour l’intelligence des auditeurs… »

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