Vos finances - Tout favorise la Bourse et la diversification américaine en 2014

Sylvain Ratelle
Photo: Valeurs mobilières Banque Laurentienne Sylvain Ratelle
Tout est clair sur le radar de 2014. Il y a une belle complaisance parmi les analystes et les gestionnaires de portefeuille : il faudra surpondérer les actions l’an prochain, être plus sélectif cependant, et placer la diversification internationale sur le thème des États-Unis. La dernière fois qu’on a observé une telle sérénité consensuelle remonte à… 2007.

Sylvain Ratelle et Charles E. Martin illustrent le consensus prévalant parmi les analystes et les gestionnaires. Le premier est vice-président et Stratège chez Valeurs mobilières Banque Laurentienne (VMBL). Le second est vice-président, gestionnaire de portefeuille, chez Gestion de patrimoine TD. Ainsi, 2014 sera une année de croissance économique plus robuste, surtout aux États-Unis, invitant à une élimination graduelle de l’assouplissement monétaire exceptionnel de la banque centrale américaine, suivie d’une remontée des taux d’intérêt directeurs débutant quelque part vers la fin de 2014 ou au début de 2015. « Nous nous retrouvons au milieu d’un cycle de croissance qui a commencé en juin 2009 en Amérique du Nord. Cela veut dire qu’on procède d’abord à retirer les stimuli fiscaux, ce qui a été fait en 2013, puis les stimuli monétaires, ce qui devrait être le cas en 2014. On retire d’abord l’assouplissement monétaire quantitatif, pour ensuite exercer une pression haussière sur les taux d’intérêt », résume Charles Martin.

Pas de bulle boursière

Un tel canevas se veut propice au marché des actions, mais plus problématique pour l’immobilier et les titres à revenu fixe. En Bourse, tant Sylvain Ratelle que Charles Martin prévoient une croissance d’au moins 10 % l’an prochain, uniquement sur la base de la croissance prévue des bénéfices des entreprises. Ainsi, contrairement aux craintes actuelles, il n’y aurait pas de surévaluation ni d’amorce de bulle boursière. « Sauf exception, il n’y a pas de bulle. On paie présentement entre 13 et 14 fois le bénéfice prévu sur 12 mois. Soit 13,9 fois aux États-Unis, 13,5 fois au Canada, 12,2 en Europe et 8,6 en Chine. On pourrait aller à 17 », croit Sylvain Ratelle. S’ajoute une augmentation prévue des profits des entreprises. De 7 % aux États-Unis, de 9 % au Canada, de 12 % en Europe et de 14 % en Chine. « Sans l’expansion des multiples, uniquement avec la seule croissance des profits attendue, les marchés boursiers devraient croître de 7 à 9 % l’an prochain », insiste-t-il.

Le stratège de VMBL retient qu’avec un ratio cours-bénéfice de 17, on reviendrait au multiple ayant prévalu avant la crise de 2008. Il rappelle également qu’avant la correction de 2000-2001 provoquée par l’éclatement de la bulle des valeurs technologiques, le ratio atteignait les 25 fois, gonflé par la surreprésentation des titres technologiques, qui pouvaient accaparer 40 % de l’indice boursier de référence. « Nortel se vendait alors à 120 fois les profits et Cisco, à 160 fois. Aujourd’hui, Nortel a disparu, mais Cisco s’échange à 10 fois les profits. »

Il y a moins de stress financier dans le paysage et les économies sont plus synchronisées. Cela étant, « la partie facile est derrière nous. La gestion active va prévaloir en 2014 », dit Sylvain Ratelle aux gestionnaires et aux conseillers. Tout a chuté fortement en 2008, sans discrimination ni discernement. Depuis la crise, « l’eau a remonté pour tout, et pour tout le monde. Désormais, il faudra faire de la sélection, de la discrimination, s’occuper des corrélations ».

Pour Charles Martin, le ratio cours-bénéfice se situe présentement à sa juste valeur. « On est revenu à la moyenne de long terme. » Le gestionnaire préfère ne miser que sur la progression anticipée des profits, pour prévoir une hausse de 10 % l’an prochain partout, tant au Canada qu’aux États-Unis ou en Europe, ou sur les marchés émergents. « Nous ne voulons pas ajouter à l’équation une expansion des multiples, car cela apporterait une dimension plus spéculative. Une telle expansion est possible, ce qui pourrait militer en faveur d’une progression des marchés de 25 %, mais cela placerait le marché sur des bases moins solides », ajoute-t-il.

Sensibilité aux taux d’intérêt

Si 2014 s’annonce propice à une surpondération des actions dans le portefeuille, l’année devrait être moins favorable aux titres à revenu fixe ou sensible aux taux d’intérêt. Un signal de renversement de tendance a été reçu au printemps 2013, avec la secousse haussière observée sur le taux de l’obligation gouvernementale de référence, celle à échéance de dix ans. « Le taux sur dix a alors changé de direction. Nous sommes sur une nouvelle tendance depuis. » Pour Charles Martin, les taux directeurs vont cependant demeurer stables au cours des 12 prochains mois, l’essentiel du paysage monétaire étant meublé par le retrait graduel de l’assouplissement quantitatif de la Réserve fédérale. « Mais après, soit vers la fin de 2014 ou au début de 2015, la hausse des taux devrait s’amorcer. » Le gestionnaire de la TD retient de son expérience de plus de 20 ans dans le métier que, dans les faits, les banques centrales vont toujours plus loin que ce qu’elles laissent entendre. Cela lui fait dire que, « sur un horizon de cinq ans, les taux risquent d’être plus élevés qu’on le pense ».

Sylvain Ratelle croit également que les taux demeureront relativement stables en 2014. Le taux de référence des bons du Trésor américains à échéance de 10 ans est parti de 1,6 % en mai pour se maintenir aujourd’hui à 2,9 %. Il devrait atteindre 3,5 % à la fin de 2014. « Nous revenons graduellement à une normalisation de la politique monétaire et des taux. Avec l’inflation demeurant basse, la pression haussière sera plutôt lente. » Charles Martin acquiesce. « Cette déflation qui inquiète constitue le pire ennemi, car elle est très difficile à combattre. Les banques centrales essaient donc d’alimenter l’inflation, pour choisir leur ennemi, la lutte contre l’inflation leur étant plus familière. »

Dans cet environnement, Charles Martin va privilégier les titres obligataires de courte échéance et éviter le « 100 % cash ». Il se concentre dans l’échelle des un à cinq ans, avec une échéance moyenne de 2,5 ans. Dans le segment des actions privilégiées, il va également réduire son exposition au temps et éviter les actions perpétuelles. Le cas échéant, l’option d’achat devra être exercée par l’investisseur, et non pas l’émetteur, et les termes doivent être courts, se situant dans une échelle d’échéance de trois à six ans.

Surévaluation immobilière

Pour l’immobilier au sens large, ou les unités de fiducie immobilières au sens plus strict, « il y a présentement à la fois surévaluation et endettement élevé. On ne sait pas encore comment tout cela va se rééquilibrer. Correction abrupte ou atterrissage en douceur ? Chute rapide comme ce fut le cas aux États-Unis ou absence de croissance pendant cinq à dix ans ? » Le gestionnaire se range plutôt dans le camp des adeptes d’un atterrissage en douceur, mais il rappelle la mécanique de ces investissements, notamment celle des fiducies immobilières, qui les rend très sensibles à l’évolution du loyer de l’argent. Il parle d’un double impact et donne comme exemple l’immobilier commercial, qui se vend selon un taux de capitalisation s’appuyant sur un écart avec le taux de l’obligation du gouvernement fédéral à dix ans, et qui réagit aussi à une hausse des taux hypothécaires. Pour conclure que la conjoncture n’est vraiment pas favorable à l’immobilier.

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Et les anticonformistes !

La vision de ces deux spécialistes résume un consensus qui prévaut parmi les analystes et les gestionnaires. Ainsi, rarement les scénarios pointent-ils tous dans la même direction que ceux relatifs à l’année 2014. Si l’on retourne en arrière, un spécialiste de la banque d’affaires privée Mirabaud Canada avait déclaré au Devoir qu’il y a tellement peu ou pas de nuages sombres se profilant à l’horizon qu'« en fait, ce qui nous dérange, c’est ce qu’on ne voit pas venir ». La sérénité était telle, alors, qu’elle incitait à la vigilance tellement la zone de confort devenait inconfortable pour des spécialistes en gestion de risque. Cette déclaration avait été faite en 2007. On connaît la suite.

« On se pose effectivement la question de savoir, si nous avons tort, quel serait le plus gros risque », répond Charles Martin. « Pour moi, le principal risque serait une mauvaise réaction de l’économie au retrait du stimulus monétaire. Je pense au scénario voulant qu’en enlevant ainsi de la croissance potentielle, cela nous pousse en récession. Si cela se produisait, il faudrait faire le contraire de tout ce que je viens de dire », lance-t-il.

Sylvain Ratelle croit aussi que ce mouvement de retrait ou de sortie pourrait ajouter une volatilité pour l’instant non prévisible. « La grande question est : comment les banques centrales vont-elles manœuvrer ? Tout sera une question de dosage. »

L’analyste de VMBL parle d’un autre piège potentiel, prenant la forme d’une spirale déflationniste. « Après ces liquidités massives injectées et le maintien d’un taux d’intérêt quasi à zéro pendant de nombreuses années, l’inflation demeure encore loin sous les cibles des banques centrales. » Cette accommodation monétaire exceptionnelle a pris la forme d’un doublement du bilan des banques centrales depuis 2008. En Europe, le rachat de titres a gonflé le bilan de la Banque centrale européenne à 3000 milliards d’euros. Aux États-Unis, selon les chiffres avancés, la Réserve fédérale a acheté pour 2000 milliards de dollars de bons du Trésor et de titres adossés à des créances hypothécaires en cinq ans. Seulement au cours de la dernière année, son inventaire d’obligations et de titres hypothécaires a augmenté de 20 %. Et il croît encore au rythme de 85 milliards de dollars par mois.

Malgré ces injections massives, l’inflation ne se situe qu’à 0,96 % aux États-Unis, à 0,9 % au Canada, à 0,7 % en Europe. Sylvain Ratelle rappelle que « ce n’est pas la hausse des taux d’intérêt, mais le recul de l’inflation qui inquiète pour l’instant. D’autant que les banques centrales savent quoi faire contre l’inflation, pas contre la déflation. »

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