Touche pas à ma poste

Une société de la Couronne décide d’abolir un service auquel des millions de Canadiens sont attachés depuis des générations et sa direction n’a même pas le courage de faire face à la musique. Elle se contente de diffuser un communiqué, laissant à sa porte-parole le soin de répondre au déluge de questions.

 

Et — quel hasard ! — elle fait son annonce le lendemain de la suspension des travaux parlementaires à Ottawa, épargnant du même coup bien des questions au gouvernement.

 

C’est ce procédé plus qu’inélégant qu’a choisi la Société canadienne des postes (SCP), mercredi, pour rendre public son plan de redressement financier et annoncer la fin d’ici cinq ans de la livraison à domicile du courrier en milieu urbain. Plus de cinq millions de foyers, soit le tiers des ménages, seront touchés.

 

Il revient à la direction de Postes Canada d’expliquer pourquoi elle a fait ce choix. En a-t-elle envisagé d’autres ? Le plan en cinq points présenté mercredi est largement inspiré des suggestions contenues dans un rapport commandé au Conference Board du Canada et remis à la SCP le printemps dernier. Or le p.-d.g. de Postes Canada, Deepak Chopra, est un des membres du conseil du Conference Board. Cela a-t-il fait pencher la balance ? On dit que non, mais la question se pose.

 

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Personne ne conteste la nécessité d’un coup de barre à Postes Canada. La société de la Couronne enregistre pertes après pertes. Celles-ci dépassaient les 100 millions au dernier trimestre et, si rien n’est fait, prédit le Conference Board, le manque à gagner atteindra 1 milliard en 2020. L’arrivée de la messagerie électronique a eu raison d’une grosse partie de la poste régulière. Selon la SCP, les Canadiens n’achètent plus que deux timbres en moyenne par mois.

 

Et il y a le trou d’environ 6,5 milliards dans le fonds de retraite des employés que la société d’État doit éventuellement combler. Le gouvernement fédéral lui a donné un sursis en reportant le paiement d’un milliard qu’elle aurait dû faire en 2014.

 

Tous ces problèmes sont bien connus, c’est la solution qui soulève doutes et questions. Le plan en cinq points prévoit, en plus de la fin de la livraison à domicile, une hausse substantielle du prix du timbre (un dollar à l’unité après le 31 mars ou un prix de revient de 85 ¢ à l’achat d’un livret). On veut profiter des départs à la retraite pour éliminer environ 8000 postes. Le nombre de bureaux de poste concessionnaires va augmenter alors que certains bureaux de la SCP fermeront (depuis 2012, une quarantaine ont fermé, dont plus de la moitié au Québec). On compte finalement rationaliser et consolider les opérations en misant sur la technologie.

 

Certains jugent ces mesures trop timides et militent en faveur de la privatisation de la SCP. D’autres voudraient qu’on autorise l’entrée en scène de concurrents privés. Du côté syndical, on pense que la façon de garder ses clients n’est pas de hausser les prix et de réduire les services, mais d’améliorer ces derniers et d’en offrir d’autres capables de générer de nouveaux revenus.

 

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On sent aussi une certaine improvisation inspirée par l’urgence d’agir. On ne sait pas par exemple où auront lieu les premières interruptions de livraison à domicile, alors qu’elles doivent démarrer en 2014.

 

On a déjà beaucoup parlé des personnes âgées, handicapées et à mobilité réduite que ce changement va pénaliser. Il faut reconnaître que, dans les petites villes, les villages et les banlieues, il y a des gens dans la même situation qui composent depuis toujours avec une boîte postale communautaire ou un casier au bureau de poste. Les personnes qui habitent en milieu urbain peuvent s’en accommoder aussi, mais ce ne sera pas possible pour tout le monde. Postes Canada promet de trouver des solutions, mais sans dire lesquelles.

 

Il y a aussi le problème de la faisabilité dans les quartiers anciens et densément peuplés. Le problème est réel, on en convient à Postes Canada, mais on avoue du même souffle ne pas avoir encore de réponse…

 

Malgré cela, le gouvernement fédéral, seul actionnaire de la SCP, a donné sa bénédiction au plan. Il n’a pas été pris par surprise, nous confirme-t-on, et, comme on l’a vu jeudi, lors du point de presse des ministres Peter Van Loan et Denis Lebel, son accord est total.

 

La livraison à domicile en milieu urbain est une habitude trop ancienne pour penser la faire disparaître sans que cela fasse des vagues. Il est inévitable que ce dossier refera surface à la reprise des travaux parlementaires, à la fin de janvier, d’autant plus que les partis d’opposition représentent la très vaste majorité des citoyens qui perdront la livraison du courrier à domicile.

 

Cela explique peut-être le peu d’inquiétude manifesté par les conservateurs, mais ils auraient tort d’être trop confiants, car un groupe risque d’être plus touché que les autres : les personnes âgées. Leur appui était largement acquis aux conservateurs en 2011, soit avant les changements apportés à la Sécurité de la vieillesse et le refus du gouvernement de bouger pour bonifier le Régime de pensions du Canada. Depuis, leur soutien fléchit.

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