La quête de Stanley Vollant

En 2007, le rythme effréné de sa vie professionnelle mène le docteur d’origine amérindienne Stanley Vollant au bord du gouffre. Il s’accroche pourtant, pour ses trois enfants. Ci-dessus, le Dr Vollant avec son fils Xavier.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir En 2007, le rythme effréné de sa vie professionnelle mène le docteur d’origine amérindienne Stanley Vollant au bord du gouffre. Il s’accroche pourtant, pour ses trois enfants. Ci-dessus, le Dr Vollant avec son fils Xavier.

L’Innu Stanley Vollant, à sa façon, a déjà fait l’histoire. Premier autochtone ayant grandi dans une réserve, au Québec, à obtenir un diplôme de chirurgien, il devient aussi, en 2001, le premier président autochtone d’une association médicale en Amérique du Nord en étant nommé président de l’Association médicale du Québec. L’homme, pourtant, partait de loin. Le journaliste Mathieu-Robert Sauvé, qui voit en Vollant un modèle pour tous, particulièrement pour les jeunes Amérindiens et Inuits du Québec, raconte avec admiration son étonnant parcours dans Dr Stanley Vollant : mon chemin innu, un émouvant récit biographique.

 

Né en 1965 d’une mère innue à la vie dissipée (elle mourra d’une cirrhose en 1995) et d’un père blanc disparu dans le décor, Vollant sera élevé, dans la réserve de Pessamit, près de Baie-Comeau, par ses grands-parents maternels qu’il adore. Son père biologique, plus tard, voudra reprendre contact avec lui, mais Vollant refusera. « L’origine biologique, confie-t-il à Sauvé, c’est une valeur négligeable comparativement à l’appartenance culturelle. »

 

Encouragé à fréquenter l’école par ses grands-parents, Vollant va au secondaire à Loretteville, subit l’exclusion du fait de ses origines, mais persévère. Il rêve d’abord d’être archéologue, puis, au cégep de Limoilou, décide qu’il deviendra ingénieur. Un soir de 1983, alors qu’il fête avec des amis dans un bar de Pessamit, un ivrogne l’apostrophe pour le féliciter d’avoir été admis… en médecine. « Ça prend des docteurs indiens pour soigner les Indiens », insiste l’homme imbibé. Un déclic se fait : Vollant s’inscrira en médecine. Sa grand-mère, après tout, n’est-elle pas guérisseuse ?

 

En 1984, le jeune homme entre à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Petit problème : il a peur des cadavres et du sang. Il perdra connaissance deux fois, en début de parcours, avant de surmonter cet obstacle. Attiré par la médecine familiale, il choisira néanmoins la chirurgie. Il avoue, aujourd’hui, avoir été effrayé par l’idée d’être englouti sous les demandes d’aide médicale de sa communauté.


Dépression et vision

 

Chirurgien pendant dix ans (1994-2003) à l’hôpital de Baie-Comeau, où il est un pionnier dans le développement de la laparoscopie, Vollant travaille ensuite à Chicoutimi, avant d’être embauché comme professeur à l’Université d’Ottawa et comme chirurgien à l’hôpital Montfort. Ces réussites cachent toutefois des difficultés personnelles.

 

En 2007, père de trois enfants, Vollant vit une deuxième séparation. Le rythme de sa vie professionnelle l’épuise. Le 14 août, il se retrouve dans le sous-sol de sa maison d’Ottawa avec une carabine pointée vers sa bouche. L’idée d’abandonner ses enfants le fera toutefois renoncer à cette folie. Pour vaincre sa dépression, pour chasser les « mauvais esprits », le chirurgien innu procédera à une « fumigation cérémonielle » de sa maison, pratiquera intensément la course à pied et décidera d’aller sur le chemin de Compostelle.

 

Lors de ce pèlerinage, il fait « un rêve étrange », qu’il assimile à une vision. Dans ce rêve, son grand-père lui dit de revenir au Québec pour « organiser une grande marche où les Indiens seraient conviés à retrouver la fierté de leur appartenance ». Cette marche serait intergénérationnelle et interculturelle. « Les miens, raconte Vollant, avanceraient avec les Blancs, de façon fraternelle. »

 

De retour d’Europe, habité par cette vision, Vollant se rend au Manitoba pour faire le Sun Dance, une épreuve initiatique autochtone dans laquelle les participants s’infligent des souffrances qui « veulent démontrer qu’il existe une continuité entre la vie et la mort, que la mort n’est pas une fin en soi, mais fait partie d’un cycle », explique Sauvé.

 

Vollant, on l’aura compris, accorde une grande importance à la spiritualité. Catholique, comme ses grands-parents et presque tous les Innus, il dit croire en Dieu et en Gitche Manitou (ou Grand Manitou), « l’Esprit des esprits, qui a créé le monde et qui donne et enlève la vie ». Pour Vollant, Dieu et Gitche Manitou, « c’est la même entité avec des noms différents ».


Un pèlerinage libérateur

 

En 2010, le chirurgien entreprend enfin l’expédition Innu Meshkenu, ou Chemin innu, une sorte de Compostelle autochtone, écrit Mathieu-Robert Sauvé, « un pèlerinage de 6000 kilomètres étalé sur cinq ans, qui traversera les territoires des 11 nations autochtones disséminées entre le Labrador et l’Ontario ». Parfois seul, souvent accompagné d’Amérindiens et de Blancs de tous âges, Vollant marche d’une communauté à l’autre, visite des écoles, donne des conférences, parle de santé, d’activité physique et, surtout, nourrit l’espoir dans ces communautés lourdement affectées par toutes sortes de problèmes sociaux. Son message : « Affirmer notre appartenance collective ne signifie pas rejeter la modernité. Nous pouvons accéder à n’importe quelle profession grâce au système scolaire public de notre pays. Cela peut nous permettre, Premières nations, d’accéder aux clés de notre libération. »

 

En 2012, Mathieu-Robert Sauvé a marché des centaines de kilomètres sur le Chemin innu, en compagnie de Stanley Vollant. Bien conscient de tous les problèmes des communautés autochtones, lucidement exposés dans son livre, il parle aujourd’hui avec enthousiasme et émotion de l’expédition du Dr Vollant. « Stanley, dit-il en entrevue téléphonique, est accueilli comme un héros dans les communautés. Ses conférences, très efficaces, nourrissent vraiment l’espoir et ont des effets. De jeunes autochtones le rencontrent parfois quelques années plus tard et lui disent qu’ils ont obtenu un diplôme grâce à lui. Le Québec manque de modèles masculins. Ceux qu’on voit défiler à la commission Charbonneau ne sont pas recommandables. Stanley Vollant, dans ces conditions, est précieux. »

 

Simple, conçu, d’une certaine façon, comme un prolongement substantiel et très accessible des conférences de Stanley Vollant, ce récit biographique est un bel hommage rendu à un pèlerin de la modernité autochtone québécoise.