La rareté

« Le meilleur moyen de ruiner un culte, c’est de le rendre accessible », déclarait cette semaine Quentin Tarantino lors d’une cérémonie à Los Angeles où il a été intronisé au Variety Home Entertainment Hall of Fame.

 

Le cinéaste californien formé à l’école du club vidéo de Manhattan Beach, sur le comptoir duquel il a écrit ses premiers scénarios (Reservoir Dogs, True Romance), est un avide défenseur de la rareté. Une qualité rarissime, justement, dans notre monde de surconsommation d’images accessibles en tout temps. Tarantino, au contraire, prise le privilège, le mystère et les micro-sociétés qui se forment et gravitent autour d’un astre commun.

 

Désormais, le culte précède les films. Les films-cultes n’existent plus. À tout le moins, le modèle s’est transformé. On ne fait plus la queue à dix heures du soir, en compagnie d’autres pèlerins, dans l’espoir d’être admis à une séance exceptionnelle de Koyaanisquatsi, Apocalypse Now ou Rocky Horror Picture Show, qui démarre sur le coup de minuit. Le culte s’est atomisé. Il se vit en privé, dans les salons et les sous-sols où des bandes de copains se repassent en boucle Orange mécanique. Cela dit, un événement comme Fantasia parvient, dans son essence même et grâce à une programmation de films de genres très ludique, à réunir les conditions propres au culte.

 

Le culte n’a plus pour fonction de perpétuer la mémoire des films. Il a été récupéré par le marketing.

 

Le film-culte du moment : Nymphomaniac, de Lars Von Trier. À peine une poignée de personnes l’ont vu. Il est donc rare. Aucun des journalistes présents à la projection extraordinaire organisée la semaine dernière à Copenhague n’a le droit d’en parler publiquement avant sa sortie danoise, le 25 décembre. Bel exemple d’exploitation des médias à des fins promotionnelles. Mais rien de nouveau sous le soleil.

 

Depuis un an, la rumeur de scènes de sexualité très explicites contenues dans Nymphomaniac alimentent la blogosphère. Depuis le printemps, des images sont dévoilées au compte-gouttes. Von Trier, par crainte, dit-il, de se mettre à nouveau le pied dans la bouche, a juré de ne pas parler aux médias. Mais sur le plan du marketing, son silence vaut de l’or. Récemment, la bande-annonce téléversée dans YouTube a été jugée trop obscène par l’agrégateur, qui l’a retirée après quelques heures. Des dizaines de milliers de personnes ont eu le temps de la voir, suffisamment pour réunir les deux facteurs clés dans la composition d’un film-culte : le privilège et la rareté. Une photo montrant la tête de Shia LaBeouf entre les jambes de Charlotte Gainsbourg est venue compenser le déficit et alimenter la curiosité. Celle-ci vient d’être fortifiée par l’annonce d’une version non censurée de 5 heures 30, qui sortira bien après celle, en deux volets d’environ deux heures chacun, attendue sur nos écrans fin mars, sous l’égide de Métropole Films. C’est à ce moment que le culte, construit de toutes pièces par une équipe de marketing, sera ruiné, pour reprendre le mot employé par Tarantino. Ce qui était rare, mystérieux et exclusif sera donné en partage à tous, moyennant une dizaine de dollars. Nymphomaniac résistera-t-il à l’assaut de la banalité ?

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