Jean-François Beauchemin: allons vers l’Homme

Le « faux rendez-vous avec la mort » de Jean-François Beauchemin l’a transformé.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le « faux rendez-vous avec la mort » de Jean-François Beauchemin l’a transformé.

Le temps s’arrête. Distance, retrait. Le silence se fait autour. Une voix à l’intérieur nous appelle, nous interpelle, dans une sorte de murmure tumultueux. On plonge dans ce livre comme on plongerait en nous. On en ressort perplexe, à la fois méditatif et l’oeil à l’affût. On s’en doutait. Après tout, Quelques pas dans l’éternité est signé Jean-François Beauchemin. Le nom de cet auteur, salué par le Prix des libraires du Québec pour La fabrication de l’aube (Québec Amérique), est synonyme de profondeur, de réflexion, d’intériorité. Et de paradoxes, comme dans sérénité inquiète ou douce âpreté.

 

On s’en doutait, mais à ce point ? Bien sûr, il faut y mettre du sien. Il n’y a pas d’histoire. Sinon l’histoire d’un homme en train de penser, d’écrire. Par fragments. Par cercles concentriques. Ce n’est pas un roman, ni même un essai : plutôt des notes d’écriture, éparses, qui creusent des idées, des thèmes, les ressassent, le tout étalé sur une année. Des extraits de romans en chantier nous sont offerts, de même que des récits de rêves. L’ouvrage est aussi parsemé de dessins, plutôt minimalistes, où pointe souvent une touche d’humour. « Me voici encore, à plus de cinquante ans, confie Jean-François Beauchemin, en train de griffonner de petites scènes dans les pages de mes calepins. Le recul que l’âge commence à me donner me permet de mieux comprendre l’étonnante durabilité de cette propension à tout voir en images. » S’amalgament à l’ensemble des citations, parfois assez longues, d’Albert Einstein, d’Albert Jacquard, de Marguerite Yourcenar, de Monique LaRue, de Gabrielle Roy, de Gilles Vigneault, d’Annie Dillard… Plusieurs références à Montaigne et à ses Essais, dont celle-ci : « Ce ne sont pas mes actes que je décris, c’est moi, c’est mon essence. » L’impression, justement, dans ce livre extrêmement personnel, d’atteindre une proximité jamais égalée avec l’écrivain et l’homme, Jean-François Beauchemin. L’impression d’assister à une mise à nu. Mais une mise à nu pudique, gracieuse. De l’âme.


Pudeur

 

Impossible de tout embrasser. Impossible à résumer, ce Quelques pas dans l’éternité. Des redites, beaucoup. Mais avec, toujours, un petit quelque chose en plus. Une perspective autre. Des creux. De l’inachevé. Du mouvement. Des doutes. Une recherche effrénée pour trouver les bons mots, les plus justes. Une façon étonnante d’y parvenir. Une rare authenticité. Le plus grand paradoxe qui demeure : cet univers si particulier, ce point de vue tellement hors du commun sur le monde qui nous est donné, et pourtant, cette impression d’assister en même temps à un certain dévoilement de nous-mêmes. Au-delà des différences spécifiques. Cette impression constante d’être en train de se recentrer soi-même. C’est par là que ce livre se distingue avant tout. Parmi les thèmes fondateurs de Quelques pas dans l’éternité, ceux que ne cesse d’explorer Beauchemin dans ses livres : la mort, Dieu… ou plutôt l’absence de Dieu. L’amour. Mais, plus précisément ici : l’écriture. Bien sûr, tout cela se recoupe. « Je ne suis pour presque rien dans l’habitude que j’ai prise de décrire ma vie comme si elle était sans cesse près de finir. » C’est la première phrase du livre. Aucune morbidité ici, pas d’instinct suicidaire chez lui. Simplement la conscience aiguë de sa finitude, un sentiment de fugacité constant. Ça lui est venu très tôt ; c’est là depuis l’enfance, glisse-t-il. Il n’appelle pas la mort, au contraire, mais elle peut venir, il est prêt : « Je l’ai rangée dans la très restreinte réserve de mes défaites acceptées. » Il a même choisi les mots qu’il aimerait voir figurer sur sa stèle : « Allons vers l’Homme ». Ainsi : « Le passant qui lira ces mots sur ma stèle sera peut-être tenté d’en faire lui aussi sa devise. Il ne saura pas à quel point ils expliquaient mon éblouissement grave. »


La maladie de la mort

 

Les pages les plus fortes de Quelques pas dans l’éternité se situent quand Jean-François Beauchemin revient sur un épisode marquant, fulgurant, de sa vie, alors qu’il a touché en 2004 le seuil de la mort. Il l’a déjà évoqué dans La fabrication de l’aube, mais, fait-il remarquer, « tout n’a pas été dit à propos de la troublante suite de douleurs et de bris infligés à la chair et à l’esprit, à propos surtout des mois consacrés, plus tard, à la réparation de cet esprit. » Ce « faux rendez-vous avec la mort » vécu à 44 ans, il le voit comme son moment de vérité. Il ne comprend pas comment son agonie s’est interrompue, pourquoi il n’est pas mort. « Aucun raisonnement sensé n’explique complètement un tel report de ma fin. Mais peu importe : par moments, la vaste méditation qui s’est amorcée alors, et qui dure encore, remplace avantageusement le raisonnement. Je la poursuis presque exclusivement dans mes livres : j’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé ailleurs d’oreilles plus attentives à mes confidences d’homme happé, saisi par l’étonnement. » Il ne comprend pas par la raison, mais il se souvient, il revoit la scène : « Tout est resté intact : le souvenir exceptionnellement violent du corps qui se détraque puis se sépare de la vie, l’ahurissante impression de faire quelques pas dans l’éternité puis, plus tard, à la sortie du coma, la joie comme un arrêt de souffle et le sentiment d’absolue étrangeté. »

 

On retrouve dans ces passages intenses ce qui pourrait être la clé non seulement de Quelques pas dans l’éternité, mais aussi des autres livres que l’écrivain a signés depuis qu’il a vécu son moment de vérité. « Je le sais à présent : les livres que j’ai écrits depuis huit ans m’ont sauvé. Sans ce lent travail de reconstruction du réel, sans cette dure entreprise de rétablissement de la joie, je serais mort de chagrin, et de solitude. » Il y a tant à dire encore à propos de Quelques pas dans l’éternité. De si belles pages sur l’amour, inscrit dans le concret, au jour le jour. Pages hommages à la compagne de l’auteure, Manon, et qui lui sont directement adressées. Il y a une recherche de la simplicité dans le mode de vie. Une proximité des animaux, de la nature. Des choix déterminants qui ont été faits. Et une critique sentie de la société moderne obnubilée par la recherche de profits, l’accumulation de biens. Il y a de l’espoir, de l’optimisme chez cet écrivain qui se voit à la fois comme un homme lucide et comme un homme idéaliste, ces deux aspects de lui-même coexistant en paix. Il y a ce dernier passage du livre, tourné vers l’avenir : « Oui, allons vers l’Homme. Et, à distance, songeons encore un moment à ceux qui, bien après nous, habiteront le monde, l’interrogeront, puis s’émerveilleront. »

À voir en vidéo