Les grands comédiens

Mardi dernier, le fameux Guy Fournier rendait hommage à Jean-Louis Roux dans sa chronique du Journal de Montréal. Une révérence bien sentie, mais passée quelque peu inaperçue puisque reléguée dans l’ombre d’une actualité vouée à saluer Paul Desmarais, un autre grand Canadien.

 

À la télévision d’État, on offrait en effet ce jour-là les derniers honneurs au financier présenté sous les traits d’un philanthrope. Pourquoi d’ailleurs cette curieuse insistance sur son mécénat plutôt que son affairisme ? Brasser des milliards ne suffit-il pas à s’assurer la considération de l’humanité ?

 

Dans un vaste entrecroisement de coteries, que n’a-t-on pas dit ce jour-là au sujet de Desmarais. Il s’agissait d’un « grand disparu », d’« un modèle pour les jeunes », à la fois « humble » et « généreux », d’un « bâtisseur » tout à fait « visionnaire », d’un « pilier », d’« un géant », voire d’un « génie ». Il était aussi — je continue de citer — capable « d’inspirer et d’éclairer les générations qui suivront », un homme qui a su tant accomplir « pour les siens », en « grand patriote ».

 

Des défauts ? À l’occasion de petits égarements du jugement, tout au plus. Il lui arriva de confondre Jean Chrétien avec un socialiste. Il crut aussi, jusqu’à s’en confesser, que tous les journaux du Québec, même s’il en était propriétaire, étaient « séparatistes » et qu’en conséquence une révolution couvait. Ce n’était pas tout à fait un libérateur de peuple. Mais qui est parfait ? Même pas lui.

 

Reste qu’il est intéressant d’observer qu’on a utilisé pour le qualifier presque tout le répertoire des mots très à propos employés deux jours plus tard à l’occasion du décès de Nelson Mandela. Sans doute tout un honneur pour Mandela de rejoindre ainsi Desmarais au plus haut des cieux.

 

Mais je reviens à Jean-Louis Roux. Dans son éloge, Guy Fournier se donne la peine de rectifier l’histoire en deux coups de plume que l’on pourrait confondre avec des coups de goupillon.

 

En 1996, le lieutenant-gouverneur Roux s’était retrouvé au sol après avoir assimilé, l’année précédente, les intellectuels québécois à des Allemands qui auraient gardé silence au temps des nazis. On lui remit alors sur le nez ses anciens engagements. Il dut démissionner de ses fonctions de potiche de Sa Majesté.

 

La chute de Roux n’avait rien à voir, plaide Fournier, avec le fait que le fondateur du TNM se soit promené en 1942, en pleine guerre, avec une croix gammée dessinée à son bras. Qu’il ait appuyé en plus, comme une partie de sa société du temps, Mussolini, Salazar, Franco et Pétain n’est pas mentionné par Fournier. Ni non plus le fait que Roux, pourtant grand lecteur à l’époque de l’oeuvre libre d’André Gide, ait considéré par la suite que le Canada français l’empêchait de penser par lui-même.

 

Cette affaire de croix gammée n’était que « fanfaronnade » d’étudiant, croit Guy Fournier. Les vrais coupables selon lui : L’Actualité d’abord, pour avoir publié un article rappelant ce passé, puis la communauté juive pour s’en être indignée. En somme, des messagers exécutés pour les besoins d’un hommage funèbre.

 

En si bon chemin, Fournier en profite pour dire qu’un sort semblable et tout aussi discutable avait été réservé à Pierre Péladeau, le fondateur de l’empire pour lequel il travaille avec empressement. L’Actualité avait laissé entendre, à l’occasion d’une entrevue, que Pierre Péladeau éprouvait de l’admiration « pour la volonté de fer d’Hitler » tout en louant « la discipline de travail des Allemands », ajoutant au passage qu’il éprouvait du respect pour les Juifs mais que ceux-ci prenaient trop de place. Encore là, deux coupables aux yeux de Fournier : L’Actualité, « la communauté juive ».

 

Péladeau obtiendra des excuses du directeur du magazine pour avoir, semble-t-il, été cité de travers. Mais dans un documentaire qui lui est consacré, son ami et proche collaborateur Charles-Albert Poissant dira pourtant bel et bien que Péladeau, grand passionné de Nietzsche et de Beethoven, avait montré volontiers des « indications visuelles » de sa sensibilité à l’égard de l’univers de la croix gammée. Qu’importe.

 

Pour Fournier, l’image de deux grands a été égratignée. Il ne le supporte pas. « Si les séquelles d’une malice médiatique peuvent abattre des hommes pareils, que dire du simple mortel ? »

 

Jamais facile d’être autre chose qu’un « simple mortel ». Quand on peut au moins, même après sa mort, compter sur des zélateurs bien vivants, c’est plus facile.

 

À propos de l’immense voile d’approbations qui sert toujours de linceul à nos grands personnages, Nietzsche écrit : « Le jugement de “bon” ne provient nullement de ceux qui bénéficient de cette “bonté” ! Ce sont plutôt les “bons” eux-mêmes, c’est-à-dire les nobles, les puissants, les supérieurs en position et en pensée qui ont éprouvé et posé leur façon de faire et eux-mêmes comme bons, c’est-à-dire excellents, par contraste avec tout ce qui est bas, bas d’esprit, vulgaire et populacier. » Ce qui autorise les puissants à se livrer à des sorties où trône cet irrésistible sentiment de leur distance d’avec les « simples mortels »

 

Brian Mulroney racontait, dans son éloge de Paul Desmarais, l’avoir vu discuter en privé avec la reine toute une soirée. Puis, quelques jours plus tard, il s’était rendu compte avec émotion que le financier discutait avec deux de ses ouvriers, « Réjean et Georges », exactement de la même façon qu’avec Sa Majesté. L’incroyable sentiment que ces gens ont d’eux-mêmes les rend incapables de concevoir qu’ils parlent toujours de haut même en parlant tout bas, même en ne parlant plus.

À voir en vidéo