Dictature des chefs - Des réformes qui risquent d’être illusoires

Hier à Montréal, aujourd’hui à Toronto, et depuis des mois au Sénat, des scandales ont sapé la crédibilité des institutions, voire de l’ensemble de la classe politique. Ce ne sont plus seulement d’importantes organisations corporatives qui tentent, comme au Québec, de redorer leur éthique professionnelle à grand renfort de blitz publicitaire ou de réforme maison. Dans plus d’un parti politique aussi, promesses et projets de changement démocratique, sinon de salut public, font leur apparition.

 

Ainsi Michael Chong, un élu conservateur que rien n’avait pu jusqu’ici sortir de l’obscurité — ni sa campagne pour civiliser les « questions » aux Communes, ni son appui au protocole de Kyoto honni par son parti, ni même sa démission du cabinet en opposition à la « nation » québécoise —, aura vu son récent « projet de loi » sur la réforme des partis politiques recevoir un accueil fort respectueux de la part des leaders de l’opposition.

 

Cet accueil est symptomatique. Pas plus à Ottawa qu’à Québec, aucun chef, aucun parti, n’a réussi à gagner la confiance d’une honnête majorité d’électeurs. Même quand il n’a pas lui-même été mêlé aux affaires scabreuses qui ont défrayé la chronique, nul leader n’a su prévenir les abus ni y remédier. L’heure des prophètes approche donc annonçant une ère démocratique radicalement nouvelle, condition sine qua non d’une gouvernance intègre, compétente et efficace.

 

Il ne s’agit pas d’un putsch contre Stephen Harper, assure le député de Wellington-Halton Hills. On ne doit pas non plus y chercher quelque manoeuvre pour détourner l’attention des enquêtes de la GRC sur les abus d’honorables politiciens. L’enjeu essentiel serait ailleurs. Aujourd’hui, un premier ministre, quel qu’il soit, et son « bureau » représentent, dit-on, une menace pour les libertés parlementaires. Mais ce projet de « Loi sur la réforme de 2013 » peut-il redonner la première place aux élus du peuple ?

 

La feuille de route du député Chong impressionne. Étudiant en science politique et en histoire, diplômé en philosophie, il a travaillé en technologie de l’information et occupé des postes importants à la banque Barclays. Il fut directeur des communications à l’Association nationale des joueurs de hockey et consultant au redéveloppement de l’Aéroport Pearson à Toronto. Élu aux Communes en 2004, il a été réélu depuis avec des majorités enviables. Mais son autorité en droit constitutionnel laisse quelque peu à désirer.

 

L’idée d’accorder aux députés et aux sénateurs le droit de déterminer les règles permettant d’expulser ou de réintégrer un membre de leur caucus devrait aller de soi. Même un vote permettant à un caucus de retirer sa confiance au chef du parti vaudrait mieux qu’une sourde guérilla fratricide, comme au temps des libéraux de Paul Martin et Jean Chrétien. Il en va autrement toutefois de l’abolition du privilège actuellement reconnu au chef d’un parti de refuser un candidat voulant en porter la bannière.

 

L’obstacle est à la fois constitutionnel et politique. Les citoyens et les militants d’une formation jouissent de la liberté d’association et d’expression. En vertu de quelle exception un Parlement leur imposerait-il une procédure de sélection d’un candidat ? Certes, un désaccord entre l’association locale et la direction d’un parti devrait en théorie être tranché en faveur des « gens de la base ». Mais en réalité, dans nombre de circonscriptions, la démocratie locale est souvent une fiction.

 

Par contre, l’infiltration locale par des groupes d’intérêt économique, religieux ou ethnique n’est pas une fiction. L’expérience du Québec confirme même le recours, depuis quelques années, à des élections « clé en main » par des entreprises, des firmes de professionnels, sinon des éléments du crime organisé. Il suffirait qu’une candidature corrompue éclate au milieu d’une campagne électorale pour que tout un parti subisse un préjudice irréparable.

 

C’est donc protéger un parti et ses candidats que de confier au chef d’une formation l’autorité d’approuver ou de refuser une candidature locale. Par contre, députés et militants ont raison de contester la « dictature » d’un establishment ou d’un chef quand ceux-ci sont contrôlés par des intérêts financiers ou idéologiques. Trop d’éminences occultes sans légitimité démocratique bénéficient encore d’un accès privilégié au pouvoir. Une vraie réforme devrait donc assainir le sommet du système autant que sa base.

 

La perte de confiance envers les partis ne tient pas seulement aux scandales (ceux qu’ils ont causés et ceux qu’ils laissent encore se produire). L’accaparement par les establishments politiques du système électoral (et des fonds publics) les a aussi discrédités. Séparés de leurs commettants, ils se sont de plus en plus éloignés des besoins de la population. Par contre, les simples membres d’un parti en sont venus à découvrir qu’ils y avaient beaucoup moins de poids et d’influence que les faiseurs d’images et de programmes.

 

Tant que les citoyens n’éprouveront aucune fierté pour la qualité des débats entre élus, pour l’impartialité des décisions, pour la justice et l’intégrité avec lesquelles les impôts sont recueillis et dépensés, il faudra davantage qu’une réduction des prérogatives d’un chef de gouvernement, ou même l’élection d’un tout nouveau Sénat, pour combler le fossé qui s’est creusé entre les gens du pays et ceux qui prétendent les représenter.

 

Au contraire, des réformes comme celles que propose Michael Chong risqueront d’être illusoires, surtout si, entre-temps, les milieux politiques tournent en rond dans une vieille partisanerie, alors que, partout au pays, les problèmes, les retards et les injustices s’aggravent.


Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

1 commentaire
  • Marc Lacroix - Abonné 9 décembre 2013 07 h 01

    Il faut bien commencer quelque part !

    Tout le monde est d'accord avec le fait que notre système politique est malade. J'explique cette maladie comme étant directement causée par la — bête rectitude partisane — qui transforme les députés en simples pions — un vote quasi garanti — lorsque ces derniers sont amenés à se prononcer sur des projets de loi. L'intelligence et l'intégrité sont automatiquement mises de côté avec un tel système ; ne serait-il pas un début que de donner un peu de poids aux représentants d'un caucus et de leur permettre de mettre de côté les "Rob Ford" qui jettent le discrédit sur la démocratie ? Le poids des chefs élimine les possibilités de solutions inventives à l'intérieur de nos structures politiques; est-ce que c'est souhaitable ? Pour moi, la réponse est claire !