Bangladesh: les ateliers de la misère - Le Rana Plaza, huit mois plus tard

Kalpona Akter avait 12 ans quand elle a commencé à travailler dans les usines textiles, en 1990. Au salaire de 6 $ par mois pour 450 heures de travail. Vous avez bien lu. À 15 ans, elle tente de former un syndicat et se fait mettre à la porte. En 2001, avec deux autres travailleuses, elle fonde l’important Bangladesh Center for Worker Solidarity (BCWS). Aminul Islam, l’une des dirigeantes du centre, a été assassinée en avril 2012. Ses activités jugées « antinationales » ont conduit Kalpona en prison. Aujourd’hui, elle a 36 ans. Vit avec sa mère à Dacca. Divorcée de son mari qui n’appréciait pas — et le lui faisait savoir violemment — qu’elle soit militante syndicale. Heureusement, dit-elle, qu’il n’y avait pas d’enfants dans le décor.

Mme Akter était de passage à Montréal tout récemment — près de huit mois après la catastrophe du Rana Plaza — à l’invitation de syndicats et d’ONG dans le cadre d’une tournée canadienne de sensibilisation au sort des 4 millions de travailleuses, essentiellement des femmes migrant des villages, qui gagnent leur vie à des salaires de misère au Bangladesh dans les quelque 5000 ateliers qui font les vêtements que nous achetons de ce côté-ci de la planète.

La catastrophe du Rana Plaza, s’en souvient-on ? Fin avril dernier, l’édifice qui abritait cinq usines textiles s’est effondré, à Dacca, faisant 1130 morts et plus de blessés encore. Les employées avaient pourtant constaté la veille des fissures bien visibles apparues dans les fondations de la bâtisse. Les patrons les avaient menacées de congédiement si elles refusaient de rentrer au travail.

Sans précédent par son ampleur, l’accident, si tant est qu’on puisse parler d’un accident vu l’évidente négligence, n’était pas un cas isolé. Des centaines de personnes sont mortes ces dernières années dans des incendies et des effondrements liés à l’état lamentable des usines, construites dans les années 1970. Les organisations de défense, au Bangladesh comme à l’étranger, n’arrêtent pas de dénoncer les abominables conditions de travail. Depuis une dizaine d’années, les débrayages spontanés de travailleuses sont courants et massifs. Mais pour l’essentiel — et sauf pour quelques gestes isolés et beaucoup de promesses sans lendemains — patrons d’usine, classe politique bangladaise, gouvernements occidentaux et grandes marques et détaillants de la mode (H M, Gap, Costco, Walmart, Loblaw, Carrefour…) se bouchent les oreilles les uns des autres.

Deuxième manufacturier, après la Chine, de vêtements destinés à l’exportation, l’économie nationale carbure au textile à hauteur de 20 milliards par année. Depuis l’époque où Kalpona touchait 6 $ par mois, le salaire mensuel minimum est passé à 38 $ pour 208 heures de travail. De tous les pays producteurs, le Bangladesh est celui où les coûts de main-d’oeuvre demeurent les plus bas. Les calculs de l’ONG Fair Wear Foundation montrent par exemple que la travailleuse touche en salaire moins de 1 % du prix d’un t-shirt vendu en Europe. Ceux qui se remplissent les poches ne sont pas ces femmes. Après Rana Plaza, le gouvernement a accepté de relever le salaire mensuel à 66 $, alors que des organisations comme le BCWS en réclament 100. Réaction des propriétaires d’usines : ça ne peut pas être plus de 55 dollars par mois — parce qu’en amont, disent-ils, les compagnies occidentales, assises sur leur marge de profit, refusent de payer plus cher leurs fournisseurs.

Ainsi soit-elle, la grande alliance du capitalisme triomphant et du consommateur drogué aux bas prix des bidules de consommation courante. Et tout le monde est content. Il s’en trouve ensuite beaucoup pour dire — et excuser cette mécanique d’exploitation grosse comme le Rana Plaza avant qu’il ne s’effondre — que le travail en usine, à salaire médiocre, présente quoi qu’on en dise une indication de progrès et d’ascension sociale pour un grand nombre de gens dans les pays « en développement »…

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Alors, quoi ? Les blessés et les familles des victimes du Rana plaza attendent toujours que se concrétisent les promesses d’indemnisations — évaluées à plusieurs dizaines de millions de dollars. « Concrètement, la situation n’a pas changé pour les travailleuses depuis la catastrophe », dit Mme Akter.

Sur papier, si, un peu. Après le drame, la pression médiatique, la mobilisation sociale et peut-être aussi la honte ont poussé plus de cent marques et distributeurs européens et nord-américains à signer un Accord sur les incendies et la sécurité, en vertu duquel les signataires se sont engagés à faire inspecter par du personnel « indépendant et qualifié » les 1600 usines de textile avec lesquelles elles font affaire et à effectuer les travaux de sécurisation nécessaires. Loblaw, dont les produits Joe Fresh ont été trouvés dans les ruines du Rana Plaza, est la seule entreprise canadienne à avoir signé l’accord (alors qu’il a été établi que 700 usines seraient sous contrôle d’intérêts canado-bangladais). Les inspections qui devaient débuter le 1er novembre n’auraient pas encore commencé.

En parallèle, une vingtaine d’autres entreprises, dont Walmart et Gap, ont convenu d’un autre plan, appelé l’Initiative pour la sécurité des travailleurs au Bangladesh, moins contraignant. Les inspections dans leurs 620 usines de sous-traitance n’ont pas débuté non plus.

Éloquente démonstration d’empathie de façade. Reitmans et Sears Canada, entre autres compagnies, n’ont signé ni l’un ni l’autre des accords.

Ce qui ne doit pas faire oublier que, contre tous ces Goliath et leur force innervante d’inertie, il y a toutes ces Kalpona Akter et leur combat lucide.

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4 commentaires
  • Pierre Labelle - Inscrit 9 décembre 2013 09 h 03

    Les premiers fautifs....

    Les premiers fautifs ne sont-ils pas les milliers de consommateurs qui continuent à magasiner dans ces magasins? Les uns comme les autres démontrent une absence de conscience social. Le 24 décembre au soir, des milliers de cadeaux emballés et provenant de ces magasins, dont les actionnaires sont sans scrupules, seront distribués à travers la planète. Pendant ce temps là, les milliers d'enfants qui auront travaillés à la confection de ces "cadeaux" devront se contenter d'un très maigre repas, peut-être.... C'est cela la solidarité?

  • Robert Morin - Inscrit 9 décembre 2013 10 h 38

    Ah l'humain ...

    ce merveilleux cannibale !

  • Gaston Carmichael - Inscrit 9 décembre 2013 16 h 59

    Le ministre Paradis à la rescousse...

    ... des compagnies canadiennes:

    http://www.ledevoir.com/politique/canada/394740/l-

    Les hausses de salaire exorbitantes mettent en danger la création d'emplois. Le gouvernement Harper a donc décidé d'intervenir afin d'aider ces créateurs de richesse qui permettront aux pays du tiers-monde à sortir de la misère.

    On aboli donc l'ACDI. Apparemment cet organisme nuisait à l'excellent travail du Ministère du Commerce International.

    Une autre grande contribution du Canada à l'Humanité!

  • Pierre Demers - Inscrit 12 décembre 2013 01 h 08

    L'anglais, le grand responsable, à Rana Dacca et ailleurs...

    L'anglais, le grand responsable, à Rana Dacca et ailleurs...

    L'usage privilégié par les commerçants, de la langue anglaise, a été le grand responsable de l'établissement d'une telle misère et de son maintien.
    À Rana Dacca et ailleurs.

    Pierre Demers physicien LISULF 12XII2013
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