Question d'images - Discordes et zizanie

Les humeurs sont agitées. Le temps des Fêtes s’en vient. Avant la dinde et la félicité, les passions se déchaînent. Si seulement ce n’était que pour mieux célébrer l’amour. Paradoxe de notre monde de moins en moins propice à partager le réel et de plus en plus enclin à attiser le virtuel. Désormais, la Toile et les médias s’enflamment pour un oui ou pour un non. L’anodin n’existe plus tellement il prend de l’importance. Dans le fond, il est devenu notre quotidien.

 

L’autorité morale et le « juste penser » ont changé de mains. La faillite des institutions, comme celle des autorités elles-mêmes, laisse le monde à la dérive, au gré de cette doxocratie chaotique et omnipotente. On s’invective au-delà de toute raison, au mépris de la conscience et du jugement élémentaires. Il est plus chic aujourd’hui de haïr que d’aimer. Cela va finir par devenir lassant.

 

Libératrice des frustrations, de l’ignorance et des clichés, combien révélatrice du mal-être de notre époque, annonciatrice de l’inconcevable, la discorde s’évangélise par les médias de masse et les médias sociaux. À la vitesse de l’éclair. L’intolérance n’est plus tolérable.

 

J’ai déjà pensé que le phénomène ne se limiterait qu’aux médias sociaux et à la marginalité, du contre-courant. Je me trompais. Je sais depuis longtemps que les courants ne naissent que par l’existence de contre-courants qui, le moment venu, deviennent courants à leur tour. Nous avons largement dépassé le stade des simples controverses adolescentes qui s’expriment en coulisse, pour laisser le champ libre au jugement tout fait et à la vindicte achevée, au vu et au su de tous.

 

Plus un article, plus une nouvelle, une chronique, une entrevue ne peuvent désormais s’envisager sans que les choses prennent des allures de tribunes téléphoniques. Sans compter, qu’au moindre désaccord entre les « commentateurs », le débat peut tourner court, la disgrâce quand ce n’est pas l’insulte prenant, hélas, le dessus sur le fond. Et même dans les médias qualifiés de plus « sérieux ».

 

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Chacun a le droit d’exprimer son opinion, bien entendu. C’est même la règle nouvelle du journalisme d’aujourd’hui où l’on tend à admettre que chaque article doit se considérer comme un tout incluant ses propres commentaires. Il ne faudra donc pas s’étonner alors que la fonction journalistique — informative ou éditoriale — soit dans ce cas dénaturée. L’avenir même de la profession se situant au coeur de cet enjeu.

 

La très réputée revue scientifique américaine Popular Science s’est vue contrainte à l’abandon de la partie réservée aux commentaires, tant les débats dérapaient même à propos d’articles scientifiques et universitaires fort sérieux. Le journal Le Monde a récemment mis en garde son lectorat contre la présence de « trolls » qui, par leurs commentaires, ne visent qu’à radicaliser et antagoniser les perceptions et les positions des lecteurs.

 

Est-il étonnant à ce prix qu’on ne sache plus guère débattre — d’ailleurs, a-t-on jamais su le faire ? Le mot d’ordre est : « battons-nous », c’est plus simple. Dans le fond, la vie est un match de hockey, où les gérants d’estrade s’en donnent à coeur joie, et jettent les gants à la première occasion. Forcément, les antagonismes ont le vent dans les voiles. Et puis, on le sait bien, la polémique fait recette. La zizanie est une stratégie payante.

 

Le format des émissions se calque désormais sur ces réalités. On demande même à l’auditoire de s’exprimer par Internet, avant même la diffusion des programmes, en annonçant les sujets chauds de la prochaine émission dans les autopromos des chaînes ou réseaux les plus populaires. En prenant bien soin d’utiliser des mots et des noms déclencheurs. En posant des questions qui, d’entrée de jeu, induisent leurs réponses.

 

Bien difficile dans ce cas de se faire une idée juste, plus objective, sincère dans une époque où l’automatisme relativiste s’invite et s’installe à tout moment. Les premières notions qu’on nous livre en pâture sont le plus souvent des positions de « pour » et de « contre ».

 

Comme si, dès l’origine des choses, il fallait déjà trancher. Prendre position avant de réfléchir. Parler, s’exprimer, crier, s’indigner, ameuter, faire signer des pétitions, etc. Mais, dans quel but et pour quels résultats ?

 

« Les mots sans les pensées ne mènent pas au ciel », disait Shakespeare.

 

Je vous souhaite à toutes et tous de très joyeuses fêtes. Je vous dis cela le plus sincèrement du monde et vous avez, bien entendu, le droit de ne pas être d’accord.


Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l’image.

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