Éloge de la réconciliation

Depuis son décès jeudi, Nelson Mandela inspire réflexion après réflexion sur la grandeur morale de son combat. Un mot qui revient sans cesse est « réconciliation ». Une vertu exigeante que la majorité d’entre nous, les politiciens au premier chef, ont de la difficulté à mettre en pratique.

 

Car pour se réconcilier, il faut être capable de surmonter les instincts qui animent trop souvent nos réactions aux malheurs, insultes et humiliations. Mandela personnifie cette capacité. La revanche, l’affrontement, la rancune n’ont pas été son lot. Parce qu’il n’en voulait pas. Il avait la force morale d’être au-dessus de ses bassesses malgré 27 ans de captivité. Son rêve d’une société sud-africaine égalitaire ne pouvait se réaliser dans la rancoeur. Il n’avait pas souffert pour cela.

 

Il serait fou de comparer le Canada et l’Afrique du Sud, mais les Canadiens auraient intérêt à retenir quelques-unes des leçons transmises par Mandela. Pour venir à bout de problèmes qui nous hantent toujours malgré bien des efforts pour les résoudre et pour s’attaquer à des défis nouveaux qui menacent les générations futures.

 

La liste est plus longue qu’on le croit : relations avec les autochtones, protection de l’environnement, respect des minorités culturelles et des langues officielles, respect des droits des groupes marginalisés, promotion de la sécurité économique de tous et non seulement de la classe moyenne…

 

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La marque d’un vrai leader n’est pas d’exploiter les préjugés contre un groupe social ou économique dans le seul but de marquer des points politiques à court terme. Les vrais leaders, ceux qui ont de la hauteur et un sens moral solide, mettent tout leur poids dans la balance pour contrer les idées préconçues et faire valoir la justice et l’équité. Avec respect, dignité et humanité. Ce qu’a toujours fait Mandela.

 

Malheureusement, victimes, vétérans, détenus, chômeurs, bénéficiaires de l’aide sociale, autochtones, minorités francophones et anglophones, environnementalistes, syndicalistes, minorités culturelles et religieuses servent trop souvent de chair à canon politique au Canada.

 

Et ce n’est pas nouveau. Au moment de la signature de l’accord du lac Meech, la majorité des Canadiens approuvait l’entente. Mais quelques semaines de discours et d’articles incendiaires, où transparaissaient la méfiance à l’endroit des Québécois et l’intransigeance envers leurs demandes, ont suffi pour mettre le feu aux poudres. La réconciliation recherchée par Brian Mulroney a tourné au vinaigre. Et le même scénario s’est répété à la suite de l’accord de Charlottetown.

 

Près de 25 ans plus tard, le Québec n’est toujours pas signataire de la Constitution et sa reconnaissance comme nation n’est contenue que dans une motion sans effet et fruit d’une manoeuvre politique pour coincer le Bloc québécois et le Parti libéral. Mais on s’en contente, personne ne voulant tenter la réconciliation attendue.

 

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Malgré leur mobilisation sporadique et les conclusions de la Commission royale sur les peuples autochtones, ces derniers attendent toujours cette nouvelle relation avec le gouvernement fédéral qu’ils revendiquent depuis des années. Ils ont eu droit à un moment de grâce, le 11 juin 2008, lorsque Stephen Harper s’est élevé au-dessus de la mêlée et a offert, aux Communes, des excuses officielles aux victimes des pensionnats autochtones. Depuis, rien.

 

La charte de la laïcité, qui n’est pas sans mérite, a été présentée sans même mesurer son impact réel sur les minorités culturelles et religieuses. On ne sait toujours pas combien d’employés de l’État seraient touchés. Malgré cela, on fonce droit devant, donnant l’impression aux membres de ces minorités qu’ils sont des citoyens de seconde zone.

 

En matière d’environnement, le courage fait dangereusement défaut et ce sont les jeunes générations qui vont ramasser les pots cassés. Sur le front des changements climatiques, on parle de bouleversements irréversibles qui affecteront les ressources alimentaires, les milieux de vie, les infrastructures. N’étaient les efforts des provinces, le Canada n’aurait fait à peu près aucun progrès.

 

Bien des politiques, en particulier à Ottawa, sont conçues pour braquer un groupe et en conforter un autre. On crée des fossés pour mieux délimiter son territoire politique. C’est particulièrement vrai en matière de justice. Le meilleur exemple est le dossier du contrôle des armes à feu.

 

Alors que le gouvernement Harper affirme être le champion des victimes, il refuse d’entendre les survivantes de la tuerie de Polytechnique, survenue il y a 24 ans hier. La raison est simple : il veut les votes d’une grande partie des détenteurs d’armes d’épaule.

 

Il serait exagéré de décrire le Canada comme un pays peuplé d’ennemis, mais il est traversé par ses propres lignes de fracture que peu de nos politiciens cherchent à estomper. Tendre la main n’a pas la cote. Mais, comme le disait Nelson Mandela, « pour faire la paix avec un ennemi, vous devez travailler avec cet ennemi et cet ennemi devient votre partenaire ».

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