La Révolution permanente

«Innovation », « nouveauté », « changement », « créativité », « originalité », « invention », « transformation », « rénovation », « découverte », « mutation », « évolution », « renouvellement », « modernité », « renouveau » et j’en passe. En quittant le grand amphithéâtre de l’Université de Rouen la semaine dernière, ces mots me tournaient dans la tête comme des mouches noires au-dessus de la chair fraîche. Toute la journée, ils avaient été scandés comme des sourates du Coran dans une madrasa.

 

On se serait cru dans un congrès de publicitaires chargés de convaincre des consommateurs blasés. Le clinquant moderniste ne semblait jamais assez étincelant. Ce colloque franco-québécois sur la pédagogie et le décrochage scolaire aurait d’ailleurs pu s’intituler « Révolution permanente ». La plupart des participants n’y auraient rien trouvé à redire, ne sachant probablement pas que ce titre prémonitoire était du révolutionnaire russe Léon Trotski.

 

Tous les conférenciers arboraient évidemment d’inutiles projections PowerPoint, gadget obligé de la modernité académique (et que personne n’avait véritablement le temps de lire). Ici, les mots « traditionnel », « classique » et « ancien » suffisaient à vous condamner sans autre procès. Comme si tout ce monde ne travaillait pas pour une institution dont le rôle essentiel était encore aux dernières nouvelles de transmettre des connaissances souvent millénaires comme lire, compter, écrire, s’exprimer, argumenter, raisonner, conjuguer, diviser et réfléchir.

 

Toutes choses que les élèves apprennent de plus en plus mal, nous révélaient cette semaine les tests Pisa divulgués par l’OCDE. Tous les trois ans, cet instrument de la mondialisation à tous crins est devenu le prétexte de grands mea-culpa aux quatre coins du monde. Les experts ont beau dire que ces enquêtes (qui ne sont pas sans intérêt) ne permettent pas de classer les systèmes d’éducation entre eux, les ministres en profitent pour promettre encore et toujours plus de nouvelles méthodes toutes plus innovantes destinées à ces cobayes que sont devenus les élèves.

 

On aura pourtant remarqué que la nouvelle coqueluche de l’éducation mondialisée n’est plus la gentille Finlande avec son école « cool » sans notes ni sélection. Ce sont aujourd’hui Singapour, la Corée du Sud et le Japon, où les jeunes étudient 50 heures par semaine, ont trois heures de devoirs tous les soirs, sont soumis à une sélection draconienne et où la « pédagogie de la découverte » reste inconnue. La presse québécoise va-t-elle se précipiter en Corée comme elle l’a fait en Finlande ?

 

♦♦♦

 

À moins qu’au lieu de copier la Finlande hier, la Corée demain et peut-être un jour l’Arabie saoudite, on songe à redonner de toute urgence l’école aux professeurs ? À Rouen, une participante me confiait que les enseignants des quartiers pauvres de Montréal redécouvraient, au grand dam des fonctionnaires du ministère qui ne voulaient rien entendre, les vertus des cours magistraux, rebaptisés « enseignements explicites ». Une urgence pour ces élèves dont les parents ne peuvent pas combler les lacunes de l’école.

 

Quelques jours plus tard, à Paris, j’écoutais le professeur Loys Bonod expliquer que certains élèves étaient « devenus étrangers à leur propre langue ». Cet enseignant du lycée Chaptal, à Paris, tient un blogue sous-titré « Ce qui est moderne peut (aussi) être idiot ». Il incrimine l’omniprésence de l’anglais dès le primaire, mais surtout une profession qui n’est plus attractive. « Plus personne ne veut devenir professeur, dit-il.

 

Un jour, on veut refonder l’école avec des pédagogies nouvelles, le lendemain par le numérique. Ça fait rire tout le monde ! Qui peut penser que des tablettes vont sauver le niveau de nos élèves ? On est en période de crise et on dépense pour du numérique. On veut appliquer des méthodes pédagogiques qui sont celles de l’innovation alors qu’on ferait mieux de suivre la tradition. On avait une école qui savait former les élèves à lire et à écrire. Voyez tout ce qu’on a cassé avec 25 ans de sciences de l’éducation ! » L’éducation n’est pas une science mais un artisanat, dit-il.

 

Selon Loys Bonod, la solution n’est pas si compliquée. Il faudrait être plus exigeant à l’égard des professeurs et les laisser travailler en paix en cessant le leur imposer des pédagogies et des méthodes qui tiennent souvent plus de l’idéologie. « Il faudrait faire confiance aux enseignants car les enseignants savent ce qu’il faut faire. Mais, on leur a tout retiré, même leur pédagogie. »

 

À Rouen, devant moi, deux jeunes enseignantes faisaient la conférence buissonnière. Discrètement, elles sortirent une pile de copies de leur serviette. Je me suis penché vers elles. Pendant que les conférenciers tenaient des discours futuristes, elles corrigeaient minutieusement des dictées au stylo rouge. De bonnes vieilles dictées écrites à la main d’une écriture fine en lettres attachées sur du papier ligné. À chacune, elles mettaient une note dans la marge et un petit commentaire personnel. Exactement comme firent mes professeurs avant elles. Et si c’était elles, les vraies modernes…

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24 commentaires
  • Sylvain-Samuel Brûlé - Inscrit 6 décembre 2013 07 h 51

    Mettre le Ministère en tutelle?

    La seule solution que je vois pour casser le pouvoir de ces idéologues qui expérimentent leurs lubies sur le dos des enfants serait de créer un comité qui devrait donner son approbation à tout changement de programme concocté par le Ministère de l'Éducation. Le but de ce comité, devant lequel les «responsables» du Ministère seraient tenus de venir s'expliquer, serait d'évaluer les bases factuelles et scientifiques derrière les nouvelles approches proposées. En absence ou insuffisance de telles bases, les changements seraient rejetés.

  • François Dugal - Inscrit 6 décembre 2013 08 h 08

    Le MELS

    Les didacticiens du MELS tuent l'éducation avec leurs élucubrations pédagogiques aussi tarabiscotées qu'inutiles.
    Laissez les enseignants enseigner, ils savent mieux que quiconque ce qu'il faut faire dans une classe.
    François Dugal, enseignant à la retraite.

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 6 décembre 2013 10 h 08

      Bravo. On ne saurait mieux dire. Les didacticiens didactisent pour le système; les enseignants enseignent pour les élèves. C'est différent.

      Desrosiers
      Val David

    • Cyril Dionne - Abonné 6 décembre 2013 17 h 55

      Je suis d'accord avec vous M. Dugal. Je suis un enseignant encore en fonction et il m'arrive souvent de penser en dehors de la boîte ministérielle.

      Laissons les enseignants enseigner. Et pour les élèves, il n'y a pas de recette magique à part que l'effort soutenu afin d'arriver au but souhaité. Et c'est par l'acquisition de connaissances mises en pratique qu'on en vient à obtenir les compétences voulues dans la matière étudiée et non l'inverse.

      Toutes ces grandes théories ésotériques et holistiques ne font que pavaner les C.V. des gens des ministères qui travaillent dans les tours d'ivoire du haut savoir. Et je suis d'accord pour dire que les sciences de l'éducation est un oxymore. Pour être une science, il faut y avoir une méthode scientifique qui par expérimentation, reproduit toujours les mêmes résultats. Ceci est loin d'être le cas pour l'éducation puisqu'il y a tellement de facteurs aléatoires d'ordre socio-économique, politique, religieux et temporel qui ne peuvent être contrôlés dans une salle de classe.

      Mais dans cette équation, on oublie souvent l'apport des parents qui fait parti de ce triumvirat d'école et communauté qui conduit les apprenants à performer à un haut niveau dans l'acquisition de savoir, du savoir-être et du savoir-faire qui les serviront tout au long de leur vie privée et professionnelle.

      Et pour les élèves de Shanghai en Chine, on est tous persuadé que ceux-ci ne font pas partie d'études ésotériques où ils agissent tout simplement comme cobayes. Ils apprennent de façon traditionnelle avec beaucoup moins de ressources qu'on retrouve dans nos écoles occidentales. Et il n'y aura pas de générations éducationnelles perdues là-bas comme l'on peut entrevoir dans plusieurs écoles nord-américaines notamment aux États-Unis mêmes si celles-ci dépensent le plus par élève (7 743 $) en éducation que tous les pays du monde.

      Einstein disait que le génie était composé de 10% d'inspiration et l'autre 90%, de travail acharné. Il avait raison

  • Sylvain Auclair - Abonné 6 décembre 2013 08 h 18

    C'était vraiment mieux avant?

    Allez donc faire écrire un texte à des gens de 75 ans, de 60 ans, de 45 ans, de 30 ans... Vous verrez que la plupart font des erreurs. Pas nécessairement les mêmes.

    Et puis, il y a 75 ans, combien de gens passaient au secondaire?

    • François Dugal - Inscrit 6 décembre 2013 09 h 44

      Ma défunte belle-mère, Dieu ait son âme, n'avait qu'un cours primaire. Pourtant, elle écrivait, avec une élégante calligraphie, une français sans fautes.
      Oui, monsieur Auclair, c'était vraiment mieux avant.

    • Claude Smith - Abonné 6 décembre 2013 10 h 14

      Je souscris à votre propos. De plus, j'ai l'impression que certains voudraient retourner à l'enseignement des années 50. Autrement dit,
      alors qu'il y a des changements dans différents domaines, il faudrait que la pédagogie soit condamnée à l'immobilisme.

      Claude Smith

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 6 décembre 2013 10 h 33

      Ne confondons pas fréquentation et résultats.

      Avec l'arrivée massive et nécessaire des élèves au secondaire, dès les années 1970, le ministère a peu à peu entrepris de confondre fréquentation et diplomation. D'où une baisse des normes d'évaluation.

      Il y a 75 ans, peu de jeunes avaient accès au secondaire et moins encore y réussissaient. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui y accèdent, mais pourquoi le pourcentage de réussites y serait-il supérieur?

      Desrosiers
      Val David

    • France Marcotte - Inscrite 6 décembre 2013 11 h 18

      Pas nécessairement mieux avant, bien sûr.

      Mais il se peut que dans ce qu'on faisait avant, d'instinct si on veut, il y avait des certitudes que l'on n'a pas formulées, perçues, et que l'on redécouvrira plus tard.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 6 décembre 2013 15 h 29

      Pourrais-je ajouter que ma mere de 97 ans avant de perdre la vue il y a peu de temps ecrivait le francais et l anglais sans faute.Faut dire qu elle a enseigne 3-4 ans les 7 niveaux dans une ecole de rang a St-Pie de Bagot. Oui Monsieur,c etait mieux avant.J ai des enfants et des petits-enfants......J-P.Grise

  • Eric Lessard - Abonné 6 décembre 2013 09 h 03

    Excellente chronique

    M. Rioux,

    Je ne suis pas souvent de votre avis, mais pour cette chronique, je vous appuie sans réserves.

    J'ajouterais que certains risques de l'éducation moderne sont peut-être sous-estimés. On peut penser à l'exposition aux ondes électromagnétiques auxquelles sont exposés les enfants: du jamais vu dans l'histoire connue de l'être humain. L'élève passe son temps entre sa tablette électronique, son cellulaire, une classe où il y a 20 ordinateurs allumés en même temps, avec de la lumière artificielle et fluorescente...

    Aujourd'hui, les jeunes sont tellement attachés à leurs gadjets électroniques qu'on a l'impression que leurs univers se reduit à cette réalité virtuelle. Le philosophe Michel Serres a d'ailleurs écrit un livre «Petite poucette» qui parle de cette mutation que notre jeunesse est en train de vivre.

    Je crois que l'école devrait redevenir plus simple, moins stressante, avec des connaissances de bases expliquées de façon claire et simple et ne pas oublier des valeurs de morale et de respect des autres qui font tant défaut dans plusieurs secteurs de notre société.

  • Jacquelin Bergeron - Inscrit 6 décembre 2013 09 h 39

    bravo M. Rioux