Le panneau publicitaire

Et c’est parti. Chaque année au début de décembre, la presse cinématographique américaine, embrigadée par les confrères des journaux professionnels tels que Variety, Hollywood Reporter et IndieWire, eux-mêmes à la solde de leurs annonceurs, inaugure en fanfare la saison des récompenses (awards season). Les publicités « for your consideration » pullulent dans les journaux et sites Internet. Le compte à rebours des Oscar s’emballe au gré des nouvelles savamment ventilées jusqu’à la cérémonie du 24 février, la plus récente annonçant la courte liste des 15 documentaires retenus avant l’annonce officielle des nominations le 16 janvier, la prochaine révélant les titres des neuf préfinalistes à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.

 

Pour alimenter le jeu des prédictions et rendre compte de leur utilité, les associations de critiques professionnels ont déjà commencé à se prononcer, celle de New York en faveur de American Hustle, de David O. Russell (en salle le 20 décembre), la National Board of Review ayant pour sa part sacré cette semaine la comédie Her, de Spike Jonze, attendue sur nos écrans le 10 janvier.

 

Il y a quelque chose de suspect, voire de bassement mercantile dans ce phénomène, courant chez ces associations de critiques, d’attribution de récompenses à des films non encore distribués. En effet, pour mettre ces comités dans sa poche et les émoustiller jusqu’à liquéfaction complète, il suffit pour son distributeur de repousser la sortie d’un film tard en décembre et de leur faire cadeau d’un visionnement exclusif un mois avant « for your consideration ». Habitués de vivre dans l’anticipation, l’expectative, la certitude crédule alimentée par des années de fréquentation avec des marchands de films, que le meilleur est juste là devant, les critiques acceptent de croire que les grands films vus au cours des 11 derniers mois (en concentration plus forte depuis septembre) avaient pour unique fonction d’aiguiser leur appétit en prévision de celui qu’ils n’ont pas vu. Et les voilà qui mordent à l’hameçon, sans apparemment comprendre qu’ils ont été avalés par la machine promotionnelle.

 

Je ne prétends pas qu’American Hustle et Her ne sont pas de grands films. Je les attends avec impatience et j’espère qu’ils le sont. Mais d’autres, encensés au cours de cet automne particulièrement fertile en bons films, tels que Gravity, 12 Years a Slave, All Is Lost, Prisoners, Dallas Buyers Club, ont déjà, dans l’esprit des votants, pris un coup de vieux. Ce qui vous donne une idée de l’espace qu’occupent dans les pensées de ces derniers des antiquités telles que Frances Ha, Before Midnight, The Place Beyond the Pines et Mud, sorties au printemps.

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