Au-delà du fait divers

Les personnages de L’ombre d’un doute hésitent, ils se torturent l’esprit et les tripes. Avant que tout bascule.
Photo: Associated Press Les personnages de L’ombre d’un doute hésitent, ils se torturent l’esprit et les tripes. Avant que tout bascule.

D’un côté, la découverte. De l’autre, les retrouvailles. Deux recueils de nouvelles. Dans les deux cas : une cohérence, un thème dominant qui revient en boucles. Et un remarquable travail d’écriture.

 

D’un côté, des histoires noires, plutôt violentes, rentre-dedans, mais qui nous titillent la conscience : Les faits divers n’existent pas. Premier recueil de Martine Latulippe, 42 ans, native de Québec, surtout connue comme auteure jeunesse, très prolifique et plusieurs fois primée.

 

De l’autre, des histoires déchirantes, de dilemmes parfois insolubles, de blessures enfouies, de non-dits, mais qui tendent pour la plupart vers la lumière : L’ombre d’un doute. Sixième recueil d’Esther Croft, 68 ans, elle aussi originaire de Québec, deux fois lauréate du prix Adrienne-Choquette. Et auteure d’un roman, De belles paroles, qui lui a valu il y a une dizaine d’années le prix des lecteurs France-Québec.


Destins tragiques

 

Les faits divers n’existent pas : le titre dit beaucoup. Vols, viols, meurtres, suicides… tous ces faits divers qui ne donnent souvent lieu qu’à des entrefilets dans les journaux vaudraient peut-être la peine qu’on s’y arrête ? C’est le point de vue adopté ici. Alors qu’on s’attarde au sort des victimes, de leurs proches. Au sort des agresseurs aussi.

 

La première nouvelle, éponyme, met en scène… un cadavre. Le cadavre d’une jeune femme qui s’est suicidée. Obsédée qu’elle était par les faits divers, justement. Par tous ces morts plus ou moins anonymes qui laissent les gens indifférents. Non mais, pas moyen de s’amuser, d’opter pour la légèreté, sans qu’elle nous gâche la fête, celle-là, avec la disparition de gens qu’on ne connaît même pas.

 

Quelqu’un s’adresse à elle au-delà de la mort, elle dont le suicide ne donnera lieu finalement qu’à un entrefilet dans le journal, elle qui portait sur elle un bout de papier avec ce message : « Les faits divers n’existent pas. » Astucieux. Moins de cinq petites pages et tout est là. Le ton est donné, le rythme aussi. Ça va débouler.

 

La deuxième histoire, La maison blonde, finaliste du prix de la nouvelle Radio-Canada l’an dernier, figure parmi les plus réussies du livre. Touchant, ce jeune voleur à qui on a volé son enfance et qui s’épanche devant un vieux toutou. Voleur peut-être, mais il ne ferait pas de mal à une mouche, ce garçon. Plutôt se faire violence à lui-même, risquer le tout pour le tout concernant sa vie à lui. Tragique, comme dénouement. Ce qui est le cas pour la plupart des histoires concoctées par Martine Latulippe.

 

Très habile, cette auteure, pour explorer les motivations de ses personnages, même en deux coups de cuillère à pot. Très inspirée, aussi, quand vient le temps de camper des lieux, le plus souvent glauques, et pour créer des atmosphères. Lorsqu’elle décrit, par exemple, un bar miteux fréquenté par des habitués, entre Québec et Trois-Rivières, en bordure de la 40, on y est tout à fait.

 

On remarque beaucoup de retournements de situation, un bon sens du punch. Quelques textes moins aboutis. Certaines avancées un peu hasardeuses, qui frôlent l’invraisemblance. Mais le recueil est audacieux dans l’ensemble.

 

C’est dans le court que Martine Latulippe excelle, surtout. Quand elle ne se prend pas les pieds dans les fleurs du tapis. Le style direct dans un décor hyperréaliste lui va si bien. Et vlan.


Point de bascule

 

L’ombre d’un doute : encore là, le titre est significatif. Les dix nouvelles rassemblées ici tournent toutes autour de choix décisifs auxquels auront à faire face les personnages. Mais comment venir à bout de leurs doutes ? Ils hésitent, ils se torturent l’esprit et les tripes. Avant que tout bascule. Pour le meilleur ou pour le pire. Pour le meilleur, dans la plupart des cas, contrairement à ce qui se passe dans Les faits divers n’existent pas.

 

Parlant de faits divers : quelques nouvelles dans L’ombre d’un doute s’y réfèrent. Telle celle qui met en scène une femme mariée, mère de famille, qui voit son mari, coach de hockey, arrêté. Parce que présumé abuseur sexuel d’enfants. Tout est dans le mot « présumé ». Coupable ou innocent, cet homme qu’elle aime, le père aimant de ses enfants ? se demande-t-elle, scotchée devant sa télé où défilent à répétition les images de l’arrestation.

 

Il arrive que certains faits divers soient plus couverts que d’autres. Parce qu’ils sont plus troublants, révoltants ? Dans Les enfants d’abord, Esther Croft nous montre une femme d’âge mûr, une grand-mère en apparence comme les autres, qui devient militante du jour au lendemain pour les droits des enfants. Parce qu’elle est indignée, après avoir lu dans le journal « la peine dérisoire à laquelle un père avait été condamné pour le meurtre sauvage de ses deux enfants ».

 

C’est cependant sur le parcours personnel de cette femme qu’est axée la nouvelle. Sur sa propre histoire familiale, et sur les choix qu’elle a mis du temps à faire, pour protéger ses enfants à elle. C’est sa honte qui ressort, et son désir de se racheter d’une certaine façon, elle qui a été trop longtemps paralysée par le doute pour agir.

 

Fouiller la psychologie de ses personnages, mettre au jour leurs contradictions, leurs angoisses, leurs fissures : la grande force d’Esther Croft, ça. Dès la première nouvelle du recueil, c’est frappant. Alors qu’on pénètre dans l’univers d’un très jeune enfant.

 

Le petit garçon doit avoir… quoi ? six, sept ans ? Un peu plus, un peu moins, peu importe. Il expérimente la garde partagée depuis peu, depuis qu’a eu lieu entre ses parents la « grande chicane ». Armé de sa petite valise, il s’apprête à passer la semaine chez son papa. Mais à quel papa aura-t-il à faire au juste ? Il en a trois.

 

Le premier fume de drôles de cigarettes, finement roulées à la main par ses soins. Celui-là est « toujours gentil, d’humeur égale, détendu, les yeux remplis de brume et de tendresse ». À ce père-là, il peut tout demander, avec lui, il peut lâcher son fou. C’est son papa préféré.

 

Le deuxième père est plutôt austère, tatillon, contrôlant. Quant au troisième, le petit ne l’a jamais vu, mais il craint de le voir apparaître. Sous la forme d’un monstre : c’est le papa tel que décrit par la mère de l’enfant.

 

Important pour ce garçon sans défense de savoir à quoi s’attendre, de savoir sur quel pied danser. Sinon, comment choisir la bonne attitude à adopter ? Surtout, éviter les faux pas…

 

On se prend chaque fois, ou presque, souvent malgré soi, au jeu de l’identification avec les personnages. Qu’il soit question d’un couple incapable de se parler, d’une mère suicidaire, d’une vieille femme qui aide son mari à mourir, d’un homme à qui la paternité fait peur, ou d’une ado trop sage, couvée, affolée par ce que lui réserve son avenir…

 

Encore et toujours cette grande humanité. Et cette vraie compassion qui ressort, derrière la plume sobre, affinée, d’Esther Croft. Plus complexe, plus dense qu’il n’y paraît, ce recueil de la maturité.


Collaboratrice

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