24 ans plus tard - Que reste-t-il du drame de Polytechnique?

J’ai envie de répondre « pas grand-chose ». Pourtant ce n’est pas vrai. Chaque fois que la date se représente, la douleur est toujours aussi vive. Notre mémoire se souvient des événements de ce 6 décembre 1989 comme si c’était hier, et on se surprend quand on est entre femmes à raconter encore et encore, par le détail, comment les choses se sont déroulées, toujours à la recherche d’une vérité dont on sait qu’elle nous a échappé et insatisfaites des explications et des réponses qui ont été formulées depuis toutes ces années sans qu’aucune d’entre elles n’arrive à mettre fin aux multiples questions qui reviennent encore et encore.

 

Ce qu’il reste, en fait, c’est une plaque commémorative fixée sur un mur de l’édifice où le drame a eu lieu, une plaque où on peut lire les noms des 14 jeunes étudiantes qui y ont laissé leur vie. On sait aussi que 10 autres ont été blessées et que plusieurs d’entre elles n’ont eu la vie sauve que parce qu’elles ont joué les mortes. Quatre jeunes hommes ont aussi été blessés. Pourtant le tireur, quand il prit la décision d’entrer dans une classe portant le fusil qu’il avait acheté quelques mois auparavant, avait un plan. Il commença par partager le groupe en deux, les garçons d’un côté et les filles de l’autre. Puis il invita les garçons à quitter la classe. Il avait un compte à régler avec les filles.

 

Il les tenait pour responsables du fait que Polytechnique l’avait refusé, lui, Marc Lépine, comme élève et qu’il vivait la présence de ces femmes comme une injustice à son égard. Sans doute ne pouvait-il comprendre que le fait d’être un homme ne faisait pas de lui un étudiant plus qualifié qu’une femme.

 

On peut penser que la situation familiale dans laquelle Marc Lépine se trouvait ne lui avait pas permis de se développer autrement que dans la haine. Le père, d’origine algérienne, qui pratiquait la violence physique sur sa femme, une infirmière québécoise, a peut-être transmis à son fils un mépris certain des femmes et la certitude de sa supériorité en tant que mâle. C’est la maman qui a fini par raconter l’horreur qu’elle avait vécue avec cet homme qu’elle avait épousé et les violences dont son fils Gamil Gharbi avait été victime lui aussi, ce qui l’amena peut-être à changer de nom à 14 ans lors de la rupture avec le père reparti vers son pays d’origine. Elle a tenté d’expliquer le comportement de son fils, mais le suicide de celui-ci sur les lieux mêmes du drame nous a privées à tout jamais des réponses dont nous aurions eu tant besoin.

 

L’égalité hommes-femmes n’avait pas été pratiquée dans l’environnement familial du jeune garçon. Était-ce la seule raison ? Même inscrite dans la Charte des droits depuis des années, l’égalité au Québec restait un rêve difficile à atteindre et le Québec n’était certainement pas le pays qu’on donnait en exemple dans ce domaine.

 

Après le 6 décembre 1989, les femmes du Québec ont mis des années à sortir de leur douleur. Certaines d’entre elles ont consacré une bonne partie de leur vie à obtenir du gouvernement fédéral un engagement ferme concernant la propriété des armes à feu dans l’espoir que la violence faite aux femmes pourrait diminuer partout au Canada avec un registre bien tenu, qui aurait dissuadé des tueurs de passer à l’acte. Le registre a été mis sur pied. Il a coûté si cher que tout le monde sait qu’il est en or 18 carats, écrit sur des feuilles d’or avec de l’encre qui n’est que de l’or fondu. Une fortune.

 

24 ans plus tard, le registre a été mis à la poubelle selon la volonté de Stephen Harper et d’un parti pour qui le bonheur du chasseur passe avant la sécurité des femmes de ce pays.

 

La violence faite aux femmes n’a pas diminué. C’est un véritable fléau à travers le monde. On viole des femmes, on les vend, on les enferme, on les mutile, on les excise, on les oblige à vivre couvertes de draps noirs, on les prostitue, on les brûle, on les lapide et on affirme que c’est pour leur bien.

 

Au Québec, le gouvernement Marois va défendre devant la Cour suprême son droit de récupérer SA partie du registre des armes à feu qui nous concerne et que nous avons payée probablement bien plus cher qu’il aurait fallu. Si la Cour suprême donne raison au premier ministre du Canada, tout le travail des survivantes de Polytechnique n’aura pratiquement servi à rien. Celles qui sont mortes le 6 décembre 1989 n’auront droit qu’à une plaque qu’on finira aussi par ne plus voir quand les noms seront effacés.

 

L’égalité hommes-femmes ce n’est pas négociable. C’est le slogan à la mode et c’est évidemment cela qu’il faut apprendre à nos enfants, garçons et filles. L’égalité hommes-femmes, c’est aussi une question de respect mutuel et un devoir de mémoire. Chaque jour : je me souviens.

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