Le patriotisme conservateur d’Alain Finkielkraut

Le propre de la France, selon Alain Finkielkraut, serait de pratiquer un cosmopolitisme absolu.
Photo: Agence France-Presse (photo) Kenzo Tribouillard Le propre de la France, selon Alain Finkielkraut, serait de pratiquer un cosmopolitisme absolu.

Succès de librairie en France depuis sa sortie il y a un peu plus d’un mois, L’identité malheureuse, le plus récent essai du philosophe Alain Finkielkraut, déchaîne les passions. On a dit de son auteur qu’il faisait, avec ce livre qui s’oppose notamment au foulard islamique, le jeu raciste du Front national. En écrivant que les Français dits de souche qui habitent les banlieues « se sentent devenir étrangers sur leur propre sol », Finkielkraut aurait franchi les limites de l’acceptable. Ce brillant essai, pourtant, ne mérite pas cet opprobre.

 

Il ne faut pas croire ceux qui disent que Finkielkraut est devenu infréquentable. Dans le style raffiné et envoûtant qui caractérise toute son oeuvre, le philosophe, qui est assurément l’un des plus grands essayistes vivants de langue française, se porte à la défense de l’identité nationale française avec subtilité et génie.

 

Coupable du génocide des juifs et du crime colonialiste, l’Europe, écrit-il, est devenue méfiante, à raison, envers toute forme de romantisme nationaliste et craint l’identité nationale comme la peste. Son propre, ce qui depuis la caractérise, ce serait de ne pas avoir de propre, ce serait de pratiquer un cosmopolitisme absolu.

 

Au même moment, et paradoxalement, elle ne choisit pas tant l’universalisme des Lumières que ce que Finkielkraut appelle le « romantisme pour autrui ». En France, par exemple, la repentance nourrit un rejet de l’identité nationale qui s’accompagne d’un éloge de la diversité culturelle. « L’enracinement des uns est tenu pour suspect et leur orgueil généalogique pour “nauséabond”, constate Finkielkraut, tandis que les autres sont invités à célébrer leur provenance et à cultiver leur altérité. » L’origine peut donc être chantée, à condition d’être exotique. On notera que la situation québécoise, dont Finkielkraut ne traite pas, n’est pas très différente.

 

Pourtant, remarque le philosophe, « ne sommes-nous pas nous-mêmes l’autre de l’Autre ? Et cet autre n’a-t-il pas droit lui aussi d’être et de persévérer dans son être ? » Surtout quand on considère, ajoute-t-il, que défendre la tradition européenne, cela veut notamment dire défendre la grande tradition de l’antitradition, du rapport critique à soi.

 

La leçon de Lévi-Strauss

 

Parce qu’elles refusent de limiter leur identité nationale à « la disposition à s’ouvrir à d’autres identités », selon la formule du philosophe Jean-Marc Ferry, les classes populaires françaises attachées à une identité plus substantielle sont accusées de racisme et de xénophobie. Finkielkraut vient à leur défense en relisant Claude Lévi-Strauss.

 

Ce dernier, écrit-il, résumait le racisme en quatre points : la croyance en une corrélation entre le patrimoine génétique et les aptitudes intellectuelles ; l’idée que ce patrimoine est commun à tous les membres de certains groupes humains ; l’idée que ces groupes, ou races, peuvent être hiérarchisés ; l’idée que les groupes considérés comme supérieurs ont le droit d’exploiter les autres. Finkielkraut, comme Lévi-Strauss, condamne fermement ce discours. Toutefois, note-t-il en citant encore le célèbre anthropologue, « l’attitude des individus ou des groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend totalement ou partiellement étrangers à d’autres valeurs » ne relève pas de ce discours criminel.

 

Lévi-Strauss évoque même une « incommunicabilité relative » entre systèmes de valeurs et suggère que cette dernière est probablement nécessaire à la préservation de la diversité de ces systèmes. L’ethnocentrisme doit être combattu, enchaîne Finkielkraut, mais pas par le refus de nous-mêmes. « Notre héritage qui ne fait certes pas de nous des êtres supérieurs mérite d’être préservé et entretenu », conclut-il. Et pour ce faire, il est permis d’interdire, dans des limites raisonnables, ce qui entre en contradiction radicale avec lui.

 

C’est en ce sens que Finkielkraut invoque le « patriotisme de compassion » mis en avant par Simone Weil. Il ne s’agit pas, disait-elle, d’aimer la France pour la gloire attachée à son nom, mais de « l’aimer comme une chose qui, étant terrestre, peut être détruite, et dont le prix est d’autant plus sensible ». Or, pour l’aimer ainsi, il faut chérir sa tradition, sa culture, et ne pas s’enfermer dans un « ethnocentrisme du présent » qui, s’accompagnant d’une passion pour la culture numérique immédiate et d’une volonté de ne pas imposer notre histoire aux autres, décrète caduques la vieille culture nationale et la tradition qu’elle fonde.

 

« Il faut avancer avec la caravane humaine ou crever dans le désert du temps », aurait déclaré Pierre Elliott Trudeau, que cite Finkielkraut pour résumer l’esprit du temps qu’il combat. La France, constate à regret le philosophe, semble avoir écouté Trudeau. « Elle se désencombre de ses morts, elle abandonne son vieux jargon [une langue française de qualité], elle sacrifie sans hésiter le meilleur de son être à la révolution technologique et à la lutte contre les discriminations », écrit le philosophe. Le Québec n’est pas la France, mais, encore une fois, sa réalité n’est pas étrangère à cet état des lieux. La tentation trudeauiste est aussi notre affaire, n’est-ce pas ?

 

On a vu que les accusations de racisme à l’endroit de Finkielkraut relevaient de l’innommable injustice. A-t-on raison, cependant, de le qualifier de conservateur, voire de réactionnaire ? Peut-être, mais à condition de reconnaître ceci : si, aujourd’hui, en France comme au Québec, le progressisme est devenu le nom du consentement à une époque dans laquelle la culture n’est devenue qu’un rayon de la foire commerciale généralisée et dans laquelle l’attachement à l’identité nationale est considéré comme un crime de lèse-diversité, il est possible que les défenseurs de la vraie culture et les patriotes doivent assumer sans rougir ces étiquettes.

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