Si tu meurs, j’te tue!

La petite Liesel, dans , fait la lecture à Max, le jeune juif que ses parents adoptifs cachent durant la Seconde Guerre mondiale. Narré par la mort, le film nous plonge au cœur d’une amitié circonstancielle et éternelle.
Photo: Twentieth Century Fox La petite Liesel, dans , fait la lecture à Max, le jeune juif que ses parents adoptifs cachent durant la Seconde Guerre mondiale. Narré par la mort, le film nous plonge au cœur d’une amitié circonstancielle et éternelle.

« J’ai hâte que tout ça finisse, des fois », a-t-il laissé tomber machinalement, en attachant les lacets de ses bottes d’hiver. Je savais exactement de quoi il parlait, juste au son, sans effet, monocorde. Quand tu connais bien quelqu’un, tu pourrais presque terminer ses phrases. Un vieux pote choyé par la vie qui vous parle de la mort posément, en faisant mine de ne pas y toucher. Constat simple, sans lumières de Noël.

 

Ce pourrait être inquiétant si cet homme au mi-temps de la vie était dépressif ou téléphage assidu. Ce n’est pas le cas, j’ai affaire à un optimiste un peu las de voir la vie hoqueter, radoter, l’aiguille accrochée dans les sillons profonds du 45-tours (pour les plus jeunes, voir la vidéo).

 

Il faut dire que l’actualité récente, lointaine et proche, les pervers narcissiques invités à TLMEP dimanche dernier — fiente de l’humanité sur laquelle on se penche avec curiosité, embarras et nausée — et le spectacle poignant de survivantes qui marchent à côté d’elles-mêmes parce qu’on les a tuées vives, n’ont fait qu’amplifier cette impression de déjà-vu-all-over-again. Circulez, y a rien à voir.

 

« T’en fais pas, lui ai-je répondu, au moins tu ne crois pas à la réincarnation ! Les chances de revenir sont plus minces. »

 

Est-ce l’absurdité de la comédie mortifère qui se déroule sans s’essouffler devant nos yeux ? Est-ce la lecture de La voleuse de livres, best-seller de Markus Zusak dont la narratrice est la mort ? J’ai passé la semaine à ne penser qu’à elle. Et pourtant, elle se tient aux aguets, attend son heure, mon heure, tous les jours. Comme elle a attendu Isabelle Péladeau au détour, tiens. Tu ne peux pas avoir un rendez-vous plus absurde avec ton destin, ce que nous appelons un « bête accident ». Dans l’eau gelée, on dit que c’est le coeur qui meurt en premier. Devant la télé, cette semaine, c’est mon âme qui s’étiolait. Le malheur, c’est qu’on y survit.

 

Dans La voleuse de livres, la mort n’a pas d’états d’âme, elle les emporte avec elle, jeunes ou vieilles, laissant des dépouilles refroidies sur le sol transi d’une Allemagne occupée par la guerre et le régime nazi. La mort n’a que l’embarras du choix.

 

Pourquoi se presser ?

 

Sur les réseaux sociaux endeuillés (un salon funéraire bien pratique), on relit souvent les mêmes lieux communs : la vie est si courte, il faut en profiter, y a qu’une justice, quand ton heure est venue, elle est mieux là où elle est, c’est la vie, elle a bien vécu… et quantité de petits clichés philosophiques qui tiennent lieu de béquille, le temps de meubler le silence. L’effroyable silence entre deux lol.

 

La seule qui ne « lole » pas, c’est elle, la faucheuse. Et c’est pourquoi on parle toujours d’heure de vérité lorsqu’il est question d’elle. Finie la comédie.

 

À voir le cirque médiatique autour de la fosse septique du Far-Web et des fauteurs de troubles, je me rappelle ces phrases dans La voleuse de livres. C’est la mort qui dit : « En conséquence, je trouve toujours des humains au meilleur et au pire d’eux-mêmes. Je vois leur beauté et leur laideur, et je me demande comment une même chose peut réunir l’une et l’autre. Reste que je les envie sur un point. Les humains ont au moins l’intelligence de mourir. »

 

Tu parles ! S’il fallait être condamnés à l’éternité, ça me tuerait. Je dis souvent à mon mari qui n’est plus sous garantie : « Si tu meurs, j’te tue. » C’est une façon de se dire « je t’aime » chez nous. À la fois pudique et terriblement efficace. Ça nous rappelle qu’il y aura une fin, qu’on tient à l’autre, qu’il n’a pas le droit de quitter la table avant le dessert. Et puis on le dit tout haut, pour qu’elle nous entende, elle, la snoraude, la rôdeuse.

 

On peut mourir de faim, de soif, de peur, de froid, de honte, de vieillesse (c’est pareil de nos jours), de rire, d’ennui, de chagrin et même de sa belle mort. Tapie, elle attend. Et au final, c’est le souvenir que tu laisses aux autres qui te survit. Je n’aimerais pas m’appeler Adolf Hitler, ni même Gab Roy. Avec un peu de chance, ce dernier se fera oublier.

 

Fuir la tiédeur

 

C’est elle qui nous pousse vers la passion, nous explique le très sage François Cheng dans Cinq méditations sur la mort — autrement dit sur la vie. « La mort invite à un effort pour sortir au moins de notre condition ordinaire, et cet effort a un nom : passion. Passion d’aventure, passion d’héroïsme, passion d’amour, ainsi que toutes sortes d’autres passions de moindre envergure. Celles que je viens de nommer sont les plus hautes, dans la mesure où toutes trois mettent en jeu la vie de celui qui s’y engage : l’épreuve de la mort y est un risque à courir, une preuve de la grandeur humaine. »

 

Face à l’inexorable, face au destin, Cheng oppose l’instant, comme les grands maîtres zen asiatiques. Et il rappelle même l’importance du temps. « C’est dans le temps que cela se déroule. Or le temps, c’est précisément l’existence de la mort qui nous l’a conféré ! »

 

Et puis il y a tout ce qui la repousse momentanément, ce qui donne un sens au chaos, atténue l’angoisse, apaise la solitude, tout ce qui nous rend plus humains et moins mortels. Peu de choses, au fond, mais c’est tout ce qu’on connaît : l’amour, nos enfants, nos ancêtres, une épaule. Comme le disait le philosophe Gabriel Marcel : « Aimer un être, c’est dire : “ Toi, tu ne mourras pas.  »

 

Alors, j’aime. Si ça peut sauver des vies…


***
 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com : @cherejoblo


***
 

Aiméle livre La voleuse de livres de Mark Zusak. L’histoire de cette jeune Allemande adoptée par un couple désassorti, qui finira par héberger un jeune juif lors de la Seconde Guerre mondiale, est à la fois touchante et fort bien tournée. J’ai plongé dans ce roman de 550 pages à la faveur d’une pause, pour en ressortir trois jours plus tard. Il s’adresse aux jeunes de 13 ans ou plus, mais il convient à tous ceux qui ont envie de se faire raconter une belle histoire faite de bravoure, d’amitiés et de complicités. Sans compter l’amour des livres et des mots, tout du long (Pocket Jeunesse).

 

Savouré le film La voleuse de livres tiré du roman, présentement sur nos écrans. Une belle adaptation signée par Brian Percival et des accointances avec Anne Franck pour la juvénilité des passions et La liste de Schindler pour l’humanité déployée. L’acteur Geoffrey Rush (le père de la petite voleuse) est tout à fait exceptionnel dans ce rôle taillé pour lui.

 

La mort tient lieu de narratrice, comme dans le livre. La jeune comédienne québécoise Sophie Nélisse est attachante au possible et le film demeure assez fidèle au livre. Mon B l’a adoré aussi. La bande-annonce est ici.

 

Adoré la série policière britannique Broadchurch. On tente d’élucider le meurtre d’un garçon de 11 ans dans ce petit village balnéaire du sud de l’Angleterre. Thriller psychologique efficace, on se mange les doigts durant huit tranches d’une heure. J’ai enfilé les trois premières sans respirer. À Radio-Canada dès février.

JOBLOG

Surhumaines

Je m’étais bien juré de ne pas regarder le documentaire Les survivantes de Karina Marceau et Éli Laliberté, présenté à Télé-Québec lundi. Pas envie d’amplifier la tristesse ni d’être voyeuse. Je suis tombée sur elles par hasard, au moment où le film commençait. Je suis restée deux minutes, puis toute l’heure. J’ai été ébranlée après. Le suis toujours. Comment soulager ces femmes qui deviennent des coupables ? Rien pour rassurer toutes celles qui se retrouvent dans leur position et redoutent de quitter leur conjoint, soit parce qu’il est violent, soit parce qu’il est déséquilibré.

Que dire à ces mères résilientes devant la perte d’un enfant assassiné par leur ex-conjoint ? Que faire sinon signer la pétition où elles demandent à être aussi bien traitées que si leur enfant avait péri dans un accident routier ? C’est peu.

Et si mes impôts pouvaient servir à prévenir la violence conjugale plutôt qu’à entretenir une piscine intérieure dans un centre correctionnel hospitalier (Pinel), ce serait encore mieux.

Le film peut être visionné à partir du site (la pétition y est aussi), dans la zone vidéo de Télé-Québec.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

13 commentaires
  • Fabien Nadeau - Abonné 6 décembre 2013 07 h 21

    Merci!

    Merci pour cette belle réflexion qui touche à ce que je vis présentement. J'en suis à l'hiver de ma vie et je vis la dépression saisonnière!!!

    Jacques Salomé disait de la vie que ce qui est le plus important, c'est d'arriver vivant au bout...

    Mais des fois, on se traîne les pieds et ce n'est pas parce qu'on ne veut pas. Les pieds sont lourds comme s'ils étaient pris dans le béton. Mais non... on s'enfonce lentement dans la terre...

    Reste à apprendre à la bénir, cette terre...

  • Jean Guy Nadeau - Abonné 6 décembre 2013 08 h 50

    Merci

    Très beau texte qui donne envie de réfléchir, ce pour quoi je devrai le relire. Merci.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 6 décembre 2013 09 h 25

    Et si...

    Et si la mort était autre chose qu'un retour au néant, une sorte de transformation de la matière vers le spirituel, une métamorphose ou un changement d'état de l'âme, un passage obligé qui la libère de sa coquille corporelle pour la laisser s'épanouir librement dans le jardin cultivé par l'Amour pur, comme éclôt la graine pour donner naissance à une nouvelle fleur, mais une fleur spirituelle...

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 8 décembre 2013 07 h 29

      Et ça change quoi ? Nous nous sommes fait promettre ce bonheur depuis des lunes «Le paradis à la fin de vos jours.» Reste que nous devons nous débrouiller ici bas et non pas s'asseoir sur nos mains à attendre le Nirvana et accepter l'inacceptable ! Ça ressemble trop à de la psychologie passive ! Ça ressemble trop à la Loto : Je m'achète un tiquet de loterie au lieu d'un tiquet d'autobus pour aller travailler !

      Nous sommes ici pour «agir» et non pas rêver d'«être» ! Chaque choses en son temps !

      Ne craignez rien, une fois parti, vous ne pourrez être déçu. S'il y a quelque chose, il y aura quelque chose. Sinon... vous non plus pour vous en plaindre !

      Que votre vie serve ici et maintenant car c'est ici et maintenant que vous pouvez faire une différence !

      PL

  • Pierre Mayers - Inscrit 6 décembre 2013 10 h 02

    "Luciférer"

    Beau et réconfortant texte que celui que vous nous offrez ce matin !

    Mais d'où émane chez vouz ce besoin de "luciférer" le réel ?

    D'où émane chez vous , comme chez de nombreuses femmes meurtries, ce besoin d'aller cracher sur une quelconque tombe ?

    La mort d'un enfant, quelle qu'en soit la cause, est pour la mère de cet enfant, une tragédie sans réconfort possible. J'en connais une dont l'enfant fut tuer par un ours lors d'un séjour en colonie de vacance; pourtant, jamais malgré son extrème douleur, l'idée d'exterminer tous les ours, ou de tous les enfermer dans un zoo n'a surgit dans son esprit.

  • Denise Leahy - Abonnée 6 décembre 2013 10 h 39

    Prévention vs prisons

    "Et si mes impôts pouvaient servir à prévenir la violence conjugale plutôt qu’à entretenir une piscine intérieure dans un centre correctionnel hospitalier (Pinel), ce serait encore mieux."

    Je suis surprise après un article aussi inspirant de tomber sur une phrase à la fois vraie et ordinaire. Il me semble que notre société ne fait rien ou si peu en amont pour prévenir le développement de la délinquance, pour éliminer la pauvreté des familles, pour soutenir les personnes mal prises ou avec un problème de santé mentale. D'avoir à payer pour les prisons est une conséquence logique, la moindre des choses.

    Le problème, ce n'est pas la piscine, le problème c'est la surpopulation des prisons. Et comme vous le dites, on peut soit payer en amont pour réduire le nombre des personnes envoyées en prison, soit payer pour construire de nouvelles prisons.