L’épreuve de la voix

Volt comporte certaines erreurs de traduction (ou de sens ?), comme lorsqu’une policière passe « son pouce dans la gâchette », avant de l’appuyer sur la détente.
Photo: Agence France-Presse (photo) Essam aL-Sudani Volt comporte certaines erreurs de traduction (ou de sens ?), comme lorsqu’une policière passe « son pouce dans la gâchette », avant de l’appuyer sur la détente.

Quand on lit qu’un bouquin a été, entre autres distinctions, inclus dans la prestigieuse liste « Editor’s picks » des meilleurs livres de l’année du New York Times (NYT) et qu’on ne trouve pas ça très bon, on songe d’abord à accuser la traduction. Sans être très nombreux, les irritants, ici et là, sautent aux yeux. « Un kiosque à cerfs… » Pourquoi pas un affût ? Ailleurs, c’est la syntaxe qui s’enfarge : « […] elle avança, traversa des bois ravagés par les inondations, la lune déployant ses doigts lumineux dans les arbres dépouillés. » Donc, elle traverse la lune aussi ?

 

Quant à la policière qui, pour faire feu, passe « son pouce dans la gâchette », puis appuie « son pouce ganté sur la détente », on se demande bien quelle école de tir elle a fréquentée, dans ce pays où les bébés tètent quasiment la poudre au berceau et où un garçonnet de cinq ans peut recevoir une .22 Long Rifle neuve en cadeau. Essayez donc, avec votre fusil de chasse ou, à défaut, n’importe quel revolver jouet, d’appuyer sur la détente avec le pouce, pour voir ! Cela dit, Helen, la policière de la nouvelle d’Alan Heathcock, a peut-être les mains pleines de pouces…

 

Et si le traducteur a trébuché sur ces menus détails, on ose à peine essayer d’imaginer tout ce qui, de la force expressive de l’idiome original, de cette sensation créée par la phrase qui coule bien, s’est perdu en chemin. En y lisant de plus près, on se dit que le traducteur n’encourt pas tout le blâme, et que Heathcock ne fait pas assez confiance à son lecteur. Son écriture est descriptive, mais il n’est ni Hemingway, ni Cormac McCarthy. Ses descriptions ressemblent parfois à celles d’un feuilletoniste de jadis, payé à la ligne.

 

« Fais-moi la courte échelle, dit-il.

 

Walt croisa les doigts, Hep posa un pied dans ses mains et escalada la fenêtre. »

 

On est donc rendu là ? Le jeune lecteur contemporain, s’il existe, ignore vraiment ce qu’est la courte échelle ? Alors, c’est plus grave que je pensais. En tout cas, merci de nous l’expliquer, mon vieux.

 

Sans défaut

 

Que la faute en soit imputable à la traduction ou non, l’écriture de Heathcock en français, qui est la langue dans laquelle je suis mandaté pour la lire et commenter, progresse la plupart du temps avec la pesante grâce d’un boeuf de labour. Parce que la plupart des personnages évoluent au ras des pâquerettes, cela n’entraîne pas que le style de l’auteur doive ramper d’une page à l’autre. Nouveau venu dans cette littérature qui n’en a toujours que pour la story et qui voit ses auteurs de nouvelles avant tout comme des raconteurs, Heathcock commet un crime qui, tel celui de son tueur et abuseur de fillette dans la nouvelle Gardienne de la paix, et toutes proportions gardées, n’est pas loin d’être impardonnable : il ennuie.

 

Oui, mais le New York Times, Hamelin… Les Editor’s picks !

 

Je ne suis pas dans les souliers des éditeurs du NYT, mais je suis capable de lire la recension critique rédigée pour le supplément dominical de ce journal par Donald Ray Pollock. Ce texte est d’ailleurs repris mot pour mot en guise de préface à la version française, sans que le lieu de sa publication initiale soit mentionné nulle part. Sacrés éditeurs français ! J’imagine qu’on peut parler de mobilité des contenus-multiplication des interfaces-connectivité des plateformes et qu’il va falloir s’y habituer.

 

« Les nouvelles qui composent ce premier recueil n’ont pas un seul défaut », écrit Pollock. Ça peut se discuter. « Alan Heathcock y affiche cette générosité d’esprit propre aux écrivains qui aiment réellement leurs personnages. » Peut-être qu’il les aime, oui, de cet amour austère et impitoyable que Yahvé vouait à Job, avec le résultat que la vie à Krafton, ce concentré de toutes les malédictions bibliques que le Très-Haut, des crues printanières à la guerre d’Irak, abat sur les États-Unis pour éprouver la foi profonde des péquenots du Midwest, n’est pas drôle tous les jours.

 

Tellement pas drôle que, rendu à la nouvelle intitulée Fille, qui fait presque le quart du livre et s’avère aussi captivante que le sermon d’un pasteur unitarien sur les antidépresseurs, j’ai dit « désolé », et suis passé à la nouvelle suivante.

 

Mais, Monsieur le Chroniqueur, pourquoi avoir continué si vous n’aimiez pas ça ?

 

Sais pas. Peut-être à cause de la photo d’auteur de la quatrième de couverture, avec son look « chercheur d’or en mal de veine assis sur le cadavre démembré à la hache de son associé ». Sympathique. De toute manière, j’étais content de lire l’éponyme Volt, qui clôt le recueil. Je commençais presque à m’attacher à cette quinquagénaire sans grâce qui, à Krafton, porte l’étoile du shérif. Écoute ça : « On croit que certains sont juste mauvais, malveillants ou Dieu sait quoi, mais, à un moment donné, ils ont été le bébé de quelqu’un, ils ont tété le sein comme tout le monde. »

 

C’est vrai. Tu veux exercer ton imagination ? Alors essaie d’imaginer Hitler poupon.


Oral

 

– Donc, ce livre, il était bon ou pas ?

 

– Très très moyen. Trop de bon Dieu et pas assez d’amour. En fait, Volt n’a pas résisté à l’oreille de ma bien-aimée. Pendant que, sur le divan à côté de moi, elle donnait le sein à quelqu’un qui n’était pas Hitler, j’ai commencé à lui en lire des bouts. À voix haute, la prose traduite de Heathcock est alors devenue plus pesante, encombrée, en un mot : inutile. Une vase verbale dans laquelle j’avais l’impression de patauger, là où j’aurais dû m’envoler. En littérature, l’agilité des images et la légèreté du style devraient être la seule excuse de la lourdeur du propos. Ce Heathcock écrit comme une tonne de briques.

 

– Le test de la lecture à voix haute, ça fonctionne avec tous les livres ?

 

– J’en sais rien, mais de toute manière, pas sûr que ce serait une bonne idée. J’ai encore des amis parmi les libraires et les éditeurs, et les livres ont assez de misère comme ça, dans la vie.

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