Théâtre - Roux pas mort

J’avais prévu vous entretenir de mon séjour parisien de la semaine dernière, de cette lecture publique des Morb(y)des de Sébastien David par les acteurs de la Comédie-Française, d’une excellente production attrapée au Théâtre du Rond-Point. Je fus stoppé dans cet élan par la triste nouvelle du décès de Jean-Louis Roux, jeudi dernier, à l’âge de 90 ans.

 

La dernière fois que je l’ai vu, je crois, c’était au Rideau vert dans cet exceptionnel spectacle que fut le Marie Stuart de Schiller monté par Alexandre Marine. Partageant la scène avec, entre autres comédiens, Sylvie Drapeau, Lise Roy et Robert Lalonde — qui passait toute une scène à s’empiffrer de beignets, ce qui nous faisait perdre toutes ses répliques, mais nous procurait beaucoup de joie —, il jouait le vieux conseiller qui craignait pour sa tête.

 

Le moment le plus drôle de cette fête théâtrale terrible survenait lorsque la reine Élisabeth Ire (Roy), après avoir congédié son cabinet qui déjà s’éloignait, tentait de retenir un beau messager grâce à un autoritaire et royal « Jeune homme ! ». Tous les hommes présents, espérant être l’heureux destinataire de cette requête, se retournaient alors vivement, quémandant la faveur d’un mot, d’un regard. Tous sauf le personnage de Roux, disqualifié d’office, résigné, qui faisait un pas de plus vers la coulisse… avant de se retourner lui aussi, tentant sa chance, au cas où.

 

Jeune homme, il le fut. Dans le Dictionnaire des artistes du théâtre québécois (Jeu/Québec Amériques), la photographie accompagnant son entrée le montre en 1956, à 32 ou 33 ans, incarnant Louis Laine dans L’échange de Paul Claudel ; près de lui, lui tenant le bras alors qu’il détourne le regard, Françoise Faucher. Se trouvent saisis là un sérieux, une gravité, mais aussi quelque chose comme une blessure.


Renoncer à la tranquillité

 

J’ai fait résonner sa voix dans la maison dimanche, en posant sur ma platine le microsillon commémoratif soulignant le 25e anniversaire du Théâtre du Nouveau Monde. Il inaugure doublement la face A, Jean-Louis Roux, d’abord par une courte introduction où le directeur artistique, d’un ton plutôt solennel, justifie l’entreprise de graver ainsi dans le vinyle quelques scènes jugées mémorables de la vaste production scénique de la compagnie.

 

On entend aussi Roux dans le premier de ces morceaux choisis, alors qu’il donne la réplique à Yvon Deschamps dans L’ouvre-boîte, adaptation québécoise d’une pièce du Français Victor Lanoux montée en 1974. Dans cette comédie des contraires, classique huis clos où s’affrontent le guindé et le « commun », immense succès populaire, c’était aussi « le fils du père Legault » (comme l’appelait Jean-Claude Germain) et le gars de l’Osstidcho qui finissaient, au fil des tableaux, par parler d’eux-mêmes au « nous ».

 

Jean-Louis Roux, revenu en 1966 pour prendre la barre d’un TNM taxé quelques années plus tôt de « théâtre à papa » par une jeunesse qui considérait comme déjà vieille la compagnie pourtant fondée en 1951, proclamera à cette occasion « TNM pas mort ! » Dans le texte programmatique ainsi titré, on lit notamment : « Le Théâtre doit savoir se faire provocateur et renoncer volontairement à l’aimable tranquillité des idées reçues et des vérités acceptées. »

 

Voilà l’homme qui programmera et défendra Les oranges sont vertes, La charge de l’orignal épormyable, La nef des sorcières, HA ha !…, Les fées ont soif. Voilà le représentant d’une certaine culture haute, voire hautaine selon certains, intégrant à sa programmation une dramaturgie en explosion, des approches scéniques nouvelles, à mille lieues de sa propre formation et, semble-t-il souvent, de sa sensibilité artistique personnelle. Cette dynamique d’incorporation fut bien mise au jour par un admirable ami, l’historien Sylvain Schryburt, dans son livre De l’acteur vedette au théâtre de festival – Histoires des pratiques scéniques montréalaises 1940-1980.

 

Au-delà de la seule stratégie de positionnement, j’aime penser qu’on peut lire dans ces décisions les signes d’une agitation perpétuelle et féconde, une tension incessante émanant d’un foyer de valeurs bien arrêtées, mais incapable de faire l’économie de la lucidité face à une société et une culture en profonde mutation. C’est le souvenir que je choisis de conserver, saluant au passage le départ d’un être complexe qui eut une importance capitale dans l’histoire de notre théâtre.

1 commentaire
  • François Caron - Abonné 3 décembre 2013 10 h 16

    Roux au TNM

    En 2005, J'ai eu l'insigne honneur de voir Mr Roux jouer dans "Le Procès" de Kafka avec Alexis Martin en vieux juge confus. Topute la qualité théâtrale de ce vieil homme distillée dans ce rôle: truculence, folie douce, impertinence dans la vie de Josef K, tout était là dans cette présence de quelques minutes. Bravo, Adieu et ovations debout dans votre nouvelle vie, Mr Roux !