Le général Tao

West, <em>La Mort du général Wolfe</em>, 1771 Musée des beaux-arts du Canada
Photo: West, La Mort du général Wolfe, 1771 Musée des beaux-arts du Canada

À l’heure des désirs effrénés que stimule Noël, les deux friperies situées près de chez moi restent fréquentées par ceux dont la vie n’est pas escortée par la fortune.

 

Dimanche, ils étaient nombreux à s’y retrouver seuls. Et je ne sais pas si mon sourire de journaliste un peu égaré les a dédommagés de mes regards.

 

Dans les allées, beaucoup d’immigrantes, souvent voilées, magasinaient des vêtements d’occasion pour leurs enfants. Vêtements d’hiver, vêtements d’école, vêtements de tous les jours. Les yeux des enfants apparaissaient exaspérés par de vastes opérations d’essayages à répétition.

 

« J’aime pas le beige, maman ! » Pas grave, mon garçon, parce que c’est même pas du beige, ce que ta mère te propose. C’est juste du brun pâle.

 

Une question me brûlait. J’ai fini par la poser afin de m’en soulager : « Vous connaissez le général Wolfe ? James Wolfe ? » Non. Du tout. Rien d’étonnant d’ailleurs : le général Wolfe est aujourd’hui bien moins connu que le général Tao.

 

Nous avons des histoires communes, mais pas forcément l’Histoire en commun. Selon Statistique Canada, 20,6 % de la population n’est pas née au pays, soit une personne sur cinq. Sans compter qu’une autre partie de nos concitoyens, pourtant née ici, semble avoir grandi sur les lunes de Saturne.

 

Mais pourquoi vouloir parler de Wolfe dans une friperie ou ailleurs ? C’est que l’Université de Toronto vient d’acheter un lot de lettres reliées écrites de la main du vainqueur de la bataille des Plaines d’Abraham. Prix de l’achat : 1,5 million.

 

Personne ou presque n’en a parlé au Québec. La ministre du Patrimoine canadien, Shelly Glover, une policière de carrière, s’est pourtant chaudement félicitée, par voie de communiqué, d’avoir généreusement contribué à un si bel achat. L’autre partie des fonds est venue du secteur privé, via Helmhorst Investments, un holding dont la présidente, Virginia McLaughlin, est notamment lieutenant-colonel honoraire d’une unité d’ambulanciers de campagne l’armée canadienne.

 

Ce sont 233 lettres écrites de la main de Wolfe entre 1740 et 1759 qui ont été acquises par l’université. Il s’agit surtout de lettres d’un fils à sa mère, écrites à partir de l’âge de 13 ans. Dans la dernière, rédigée quelques jours avant de mourir, on peut lire ceci : « Le Marquis de Montcalm est à la tête d’un grand nombre de mauvais soldats et je suis à la tête d’un petit nombre de bons qui ne souhaitent rien de plus que de le combattre. » De l’opéra pour soldats quoi.

 

En 1988, le gouvernement fédéral avait déjà accordé 250 000 $ à la même université afin qu’elle puisse acquérir une édition d’Elegy Written in a Country Church Yard du poète anglais Thomas Gray. Il s’agissait d’acquérir une relique : cet exemplaire reçu de sa fiancée, Wolfe l’aurait lu peu avant l’assaut de Québec. La belle affaire : 250 000 $.

 

Toute une partie de la mémoire canadienne s’est réfugiée en James Wolfe comme s’il s’agissait d’une Église où elle puisait la force de ses convictions. Le rapport de Wolfe au sacré est d’ailleurs très solidement ancré.

 

À Londres, en plein coeur de l’abbaye de Westminster, haut lieu du couronnement et de sépulture des monarques d’Angleterre, on trouve un immense monument érigé à sa gloire, objet d’une production de cartes postales.

 

La mort du général Wolfe reste une des oeuvres les plus admirés au Musée des beaux-arts du Canada. Dans les bonnes chaumières de l’Empire, on a longtemps accroché au mur, non loin du crucifix, des gravures de cette oeuvre de Benjamin West. Peinte en 1771 et reproduite à des milliers d’exemplaires, cette toile représente le général en habit rouge agonisant au pied du drapeau anglais, comme s’il en était descendu tel un Christ en croix. Autour de lui, ils sont d’ailleurs douze, pareils aux apôtres. La mort s’avance jusqu’au général sans la médiation d’un prêtre, ce qui montre d’une certaine façon le caractère protestant de l’événement. Si le ciel est bien sombre au-dessus du mourant, il apparaît se dégager au-dessus des vivants.

 

Comme l’observait le Globe and Mail la semaine dernière, Wolfe n’est ni « célébré ou admiré au Québec » alors qu’il constitue « indéniablement une figure pivot de l’histoire canadienne, plus célèbre ici que dans le pays qui l’a vu naître et pour lequel il s’est battu ». Reste que, chaque année encore, le 13 septembre, jour anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham, les admirateurs du Conquérant payent au journal anglo-montréalais The Gazette l’impression d’un encadré placé dans la colonne des avis de décès. La figure de Wolfe y paraît alors au même titre que des images pieuses publiées pour « faveurs obtenues ».

 

James Wolfe a beau avoir été célébré après sa mort jusque dans des emballages de thé Lipton, il ne semblait pas très aimé de son vivant par certains de ses proches. Un de ses seconds, le brigadier Townshend, s’employait à le caricaturer sous les traits d’un parfait imbécile, avec des légendes d’ailleurs rédigées en français.

 

Comment s’étonner, en 1963, de voir le FLQ renverser le monument érigé à sa mémoire sur les plaines d’Abraham ? En se donnant alors la peine de creuser sous les gravats, on aurait trouvé un poème à la gloire de l’Empire protégé par un bocal. Il avait été placé là sous le monument des années plus tôt par Frank Scott, futur maître à penser d’un certain Pierre Elliott Trudeau. Parfois, l’histoire donne ainsi la main à l’avenir d’une étonnante façon. Et face au grand jeu de pareilles accolades historiques, les amis du seul général Tao apparaissent hélas sans vraie défense.

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6 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 2 décembre 2013 07 h 28

    Protégé?

    Faut-il lire « l'Empire protégé par un bocal«? Et ce bocal serait Harper?

    Desrosiers
    Val David

  • André Lemelin - Abonné 2 décembre 2013 09 h 35

    Frank Scott

    Si le Frank-Anacharsis Scot du "Ciel de Québec" de Jacques Ferron finit par "s'enquébécoiser", on peut douter qu'il en ait été de même pour son modèle. Au fait, Wikipedia nous apprend que Anacharsis signifie "sans grâce". C'est le nom d'un philosophe "barbare" venu en Grèce de Scythie au début du VIe siècle avant J.-C. Tiens tiens. "Ce personnage presque légendaire représente l’étranger avisé, le « regard du dehors » dans la civilisation hellénique, une sorte de préfiguration de la perspective des cyniques"...

  • André Guay - Abonné 2 décembre 2013 10 h 05

    Deux monuments à Québec

    Le général Wolfe a deux obélisques à Québec; la plus connue est devant le Musée du Québec et l'autre au Parc des gouverneurs à côté du Chateau Frontenac. Est-ce ostentatoire...?

  • Stéphane Laporte - Abonné 2 décembre 2013 14 h 24

    12?

    Ils sont plutôt 13 autour du mourant, à moins que le «sauvage» ne compte pour rien?

  • Eric Lessard - Abonné 2 décembre 2013 15 h 22

    Les symboles anglais

    Il est intéressant de voir que la critique contre la culture anglaise ne fait plus recette au Québec. Il est vrai que la musique britannique et le cinéma américain sont d'une grande popularité ici depuis longtemps.

    La crainte de l'Anglais s'est déplacé vers la crainte du multiculturalisme et des religions minoritaires. À la prochaine élection, on choisira entre la laïcité française (PQ) et le multiculturalisme canadien (PLQ).