#chroniquefd - Les mauvais garçons

On vit quand même une époque formidable, non ? Demandez à Rob Ford, maire de Toronto. Après avoir été pris le crack aux lèvres, puis en plein délire éthylique devant une caméra, après avoir visiblement invité des prostituées dans son bureau de maire, fait des propositions alimentaires déplacées à du personnel, avoir formulé des menaces de meurtre au premier degré et culbuté une conseillère municipale comme une vulgaire quille de bowling, le tout dans un comportement profondément troublant pour un élu, il peut désormais se vanter d’avoir une cote de popularité supérieure à celle de Barack Obama, qui, lui, n’a rien fait de tout ça.

 

La semaine dernière, 42 % des Torontois soumis à la question par la firme Forum Research se disaient heureux de leur travail. Cet appui était de 41 % pour le président américain, au même moment. Mieux, 33 % des personnes sondées pensaient même voter pour lui lors des prochaines élections municipales dans la ville reine. Pas de doute, en 2013, la figure du mauvais gars se porte assez bien, merci.

 

Loin de se faire emporter par sa propre médiocrité, le morceau d’homme, risée depuis des mois de tous les clowns du petit écran au Canada et aux États-Unis, trouve dans son entêtement à atteindre les bas-fonds un carburant improbable, à en croire son frère, Doug, conseiller municipal de la même métropole. Jeudi, dans les pages du National Post, frérot confiait en effet avoir repoussé du revers de la main des dizaines de propositions d’émissions de télévision dans lesquelles les deux Ford auraient été en vedette. Les offres venaient de partout, a-t-il assuré en nommant au passage Oprah Winfrey, Phil McGraw (le fameux Dr Phil) et surtout leurs boîtes de prod habiles pour transformer le freak en fric, sans peur d’insulter l’intelligence à des fins de divertissement.

 

Finalement, c’est plutôt une websérie, dont Rob et Doug vont être les acteurs et producteurs, qui se prépare à voir le jour pour glorifier l’indéfendable. L’objet visuel et numérique va s’intituler sans surprise Ford Nation — nom donné à l’incroyable phénomène social qui a fait grimper ce politicien et qui aujourd’hui l’empêche même de tomber. Il devrait apparaître « dès le mois prochain » sur YouTube, à raison d’une aventure par semaine. Si on était sur Twitter, un mot-clic s’imposerait dans le contexte : #pathétique.

 

En 2013, à l’ère du divertissement par le vide, les mauvais garçons aussi ont droit à leur émission. Et, pour éviter d’en pleurer, pourquoi ne pas se mettre à imaginer d’autres webséries que le présent gagnerait, pour nourrir le cynisme ambiant, à faire apparaître au bénéfice de quelques autres vilains du moment ?


La vie est belle

 

Des idées ? Pourquoi pas, tant qu’à faire, un tour du monde du luxe et de la dépense exagérée présenté chaque semaine sur YouTube par Charles Lapointe, ex-président de Tourisme Montréal qui, la semaine dernière, s’est fait épingler par le vérificateur général pour des irrégularités de salaires et de dépenses? Cette série pourrait s’intituler La belle vie. Elle conduirait le public — toujours en première classe —, dans de grands restaurants où la carte des vins commence à 512 $, mais aussi dans des hôtels de luxe où le petit-déjeuner continental vient par défaut avec du champagne. Il y aurait des draps en soie, des spas avec de l’eau à la bonne température et des sourires généreux, surtout en pensant à tous ceux qui financent malgré eux la mauvaise utilisation de fonds publics.

 

Côté cuisine, on pourrait demander à l’ex-ingénieur de la Ville de Montréal Luc Leclerc de piloter une matinale de fin d’année autour du jambon. Il connaît bien le produit, pour en avoir reçu un de son ami Vito Rizzuto à titre de pot-de-vin, a-t-il avoué l’an dernier devant la commission Charbonneau. Tout en apprêtant la bête, le fonctionnaire pourrait également nous parler de ses virées dans le sud avec son parrain, de cigares, de hockey, de paniers de Noël, d’accords cartes-cadeaux et bouteilles de vin. Mais pas d’éthique, bien sûr.

 

Science-fiction ou réalité, Jocelyn Dupuis, ex-directeur général de la FTQ-Construction, serait criant de vérité dans une web-production intitulée Boss, qui emprunterait subtilement son titre à cette série politico-municipale signée Farhad Safinia. Dans le scénario, les méchants, ce seraient les médias. L’action se passerait parfois dans le luxe d’un appartement du 1000, rue de la Commune. Il y aurait de l’intimidation, des voyages en bateau, du trafic d’influence. Et bien sûr, à la fin, ça ferait peur.

 

Enfin, les sénateurs canadiens Patrick Brazeau, Mike Duffy et Pamela Wallin, à l’origine de la crise qui afflige actuellement l’institution politique, pourraient se mettre ensemble dans un programme musical hebdomadaire en ligne. On appellerait ça Les trois ténors. Tchaïkovski y serait à l’honneur, mais uniquement avec un mouvement : la Mort du cygne, s’entend.

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