Journalistes sous surveillance

En octobre, lors d’une visite d’étudiants en journalisme de l’Université Laval à mon journal, j’ai abordé longuement avec eux les effets destructeurs de la crise du contenu gratuit sur les éditeurs, reporters, photographes et romanciers qui essaient de gagner leur vie dans des circonstances de plus en plus précaires. Au cours de ma présentation, j’ai blâmé les propriétaires de la presse pour leur poursuite, aussi aveugle que futile, de revenus de publicité à travers Internet et montré du doigt l’énorme monstre qu’est devenu Google, aujourd’hui l’ennemi numéro un des écrivains malgré son déguisement de « gentil » outil civique qui se consacre à la diffusion d’informations, de connaissances et de sagesse.

 

Toutefois, je m’aperçois maintenant que ma présentation à mes visiteurs québécois, belges et français réunis dans ma salle de conférence à New York était incomplète. Fâché contre le secteur privé, j’ai oublié mon devoir de critiquer aussi le secteur public. Car, de nos jours, la crise du journalisme aux États-Unis tient également à l’hostilité du gouvernement Obama envers les journalistes d’investigation et les « sources » qui les alimentent. Comble de l’ironie, la presse écrite doit subir le harcèlement des espions fédéraux alliés à ces mêmes réseaux Internet, dont Google, qui sont en train de ravir la plus grande part du marché publicitaire aux journaux et aux magazines traditionnels ! Le « gentil » Google n’est plus si gentil ni si éthique lorsqu’il est confronté aux demandes des « méchants » fonctionnaires de la NSA.

 

Le monde entier connaît Edward Snowden et son scribe Glenn Greenwald, tous les deux obligés de se réfugier à l’étranger pour échapper à la justice américaine. Grands défenseurs de la transparence, Snowden et Greenwald méritent bien leur renommée, quoique Snowden soit protégé par le tyran Poutine. Moins connus sont les journalistes et les leakers qui n’ont pas fui, notamment James Risen du New York Times. En 2005, Risen a dévoilé le premier programme d’écoutes sans mandat créé par la NSA sous le gouvernement Bush. Aujourd’hui, Risen est poursuivi en justice par le gouvernement Obama — prétendument l’incarnation de l’antibushisme — pour son refus de témoigner et de révéler ses sources dans le procès contre Jeffrey Sterling, ancien agent de la CIA. Ce dernier a été inculpé en 2010 en vertu de l’Espionage Act de 1917 pour avoir supposément transmis des informations secrètes à Risen, dont l’existence d’une opération clandestine visant à déstabiliser le programme nucléaire iranien — opération qui a bel et bien échoué. Peu importe, il faut punir le responsable de la fuite et le journaliste qui ont osé embarrasser l’État américain. Risen risque d’aller en prison. Son « crime » ? Avoir respecté la parole donnée à sa source confidentielle.

 

Cela ne s’arrête pas là. Ce printemps, l’Associated Press a révélé que le département de la Justice avait secrètement obtenu, en 2012, les relevés de plus de vingt lignes téléphoniques dans trois bureaux de l’agence de presse. Évidemment, les agents du gouvernement cherchaient à découvrir des liens entre journalistes et fonctionnaires afin d’empêcher les fuites ou, du moins, de décourager et de piéger leurs auteurs. Dans le même cadre, les forces de l’ordre fédérales ont espionné les courriels et les mouvements physiques de James Rosen, journaliste de Fox News, qui, dans un reportage produit en 2009, faisait état des prévisions des services d’espionnage américains relativement à l’impact qu’auraient les sanctions de l’ONU sur le programme nucléaire nord-coréen. Le FBI a ciblé Stephen Jin-Woo Kim, un conseiller au Département d’État, pour avoir passé un dossier confidentiel à Rosen. Actuellement, Kim, comme Jeffrey Sterling, est inculpé en vertu de l’Espionage Act. Rosen, qui est pour l’instant moins menacé que Risen, a été quand même désigné comme complice criminel de Kim par le Département de la justice et pourrait être poursuivi plus tard.

 

Quel est donc le résultat des huit poursuites lancées au nom de l’Espionage Act par le gouvernement (avant Obama, il n’y en avait eu que trois depuis 1917) ? Selon un rapport du Comité pour la protection des journalistes, « dans le Washington du gouvernement Obama, les fonctionnaires ont de plus en plus peur de parler à la presse ». Au lieu de pester contre l’écrit gratuit, j’aurais dû dire aux étudiants d’éteindre leur iPhone et faire plus attention à ce qu’ils envoient de leur ordinateur. Le journalisme d’enquête de l’avenir devra se faire en direct, en face à face avec les sources, dans des lieux ténébreux plutôt qu’en pleine lumière sur la Toile mondiale.

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