Le drame ukrainien

L’Ukraine en rébellion dans les rues de Kiev et de Lvov (ou Lviv), c’est le drame d’un pays politiquement, ethniquement, linguistiquement coupé en deux. Le drame toujours recommencé d’une nation longtemps asservie, aux portes d’un ex-empire qui montre de nouveau les dents. Le drame d’un gros pays (46 millions d’habitants), mais d’un État faible, objet d’un chantage économique qui ne se cache même plus.

Les manifestants de la place de l’Indépendance veulent aujourd’hui faire tomber le président Viktor Ianoukovitch — celui-là même qui jouait déjà, en décembre 2004, le rôle du « méchant » de la Révolution orange, acte I — parce qu’il a refusé, vendredi, de signer à Vilnius une entente économique avec l’Union européenne.

Rappelons que M. Ianoukovitch est un président élu — démocratiquement élu — par la moitié est du pays, acquise à l’alliance avec la Russie. Mais un président qui maintient en prison une opposante célèbre, Ioulia Timochenko, dont l’Europe demande la libération.

Ce remake anticipé de la Révolution orange de 2004 — la révolution lyrique de Noël, révolution avortée qui aurait voulu faire de l’Ukraine un pays européen, occidental, à l’instar de la Pologne ou de la Hongrie — n’augure malheureusement rien de bien nouveau, ni de bien meilleur qu’à l’époque. Et ce, même si les manifestations, dans les bastions pro-occidentaux que sont Kiev et Lvov, ont mobilisé des foules sans précédent depuis neuf ans. Et même si la police antiémeute a dispersé avec une brutalité choquante la manifestation de samedi… donnant un nouvel élan à la révolte.

Car pour l’essentiel, en 2013, les éléments fondamentaux du drame sont les mêmes qu’il y a neuf ans. Le même face-à-face Ianoukovitch-Timochenko… mais avec l’autre « héros » de 2004, Viktor Iouchtchenko, disparu du paysage après une présidence catastrophique (2005-2010). La même démographie, avec une moitié est du pays — russophile sinon russifiée culturellement et linguistiquement — qui fait face à une moitié ouest, pro-européenne, aujourd’hui enflammée par le geste d’allégeance de Ianoukovitch à Poutine.

Par ailleurs, le pays connaît de graves difficultés financières, aggravées par le prix du gaz qui vient de Russie. Poutine, sans aucune fausse honte, et dans son style cyniquement direct, a dit aux Ukrainiens : « Si vous vous jetez dans les bras des Européens, attention aux livraisons de gaz russe ! Vous pourriez avoir froid, très froid l’hiver prochain ! Et inversement, attention aux exportations ukrainiennes en Russie, que nous sommes capables de bloquer ! »

On comprend alors parfaitement l’attitude ambivalente d’un Ianoukovitch au sommet de Vilnius sur le « partenariat oriental » organisé par l’Union européenne. Même s’il a dit — en essayant de ménager la chèvre européenne et le chou russe — qu’il croyait toujours à une éventuelle adhésion, à une date ultérieure, ce refus de signer a constitué une gifle pour l’Union européenne et un succès stratégique pour la Russie.

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En plus d’être un drame ukrainien et un échec européen, cet épisode fait voir clairement le retour en force — sur les traces de l’ancienne URSS — de la Russie dans ses relations avec ce qu’on appelle à Moscou « le proche étranger » : les pays frontaliers, dont le « joyau de la couronne » est incontestablement l’Ukraine. Un groupe de pays que Moscou entend, de gré ou de force, faire adhérer à une Union douanière qui intègre déjà Russie, Biélorussie et Kazakhstan.

Car cet épisode, qui voit s’affronter politiquement l’est et l’ouest ukrainiens… c’est aussi l’Est contre l’Ouest tout court. Aux portes du Vieux Continent, on assiste au retour d’une dure réalité géopolitique, dont les Européens pensaient s’être libérés avec la chute du mur de Berlin et l’incorporation des Polonais, Hongrois et autres Tchèques à l’OTAN en 1999, puis à l’Union européenne en 2004.

De Vilnius, l’Union européenne est repartie presque bredouille : deux petits pays ont signé. D’abord la Géorgie, déjà amputée d’une partie de son territoire à l’été 2008 par l’armée russe ; un pays resté, malgré ce traumatisme, plutôt philo-occidental. Et puis la Moldavie, minuscule enclave de langue roumaine, entre Ukraine et Roumanie… où l’opposition communiste prorusse menace d’annuler bientôt les choix de l’actuel gouvernement !

Pour le reste, l’Ukraine, avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan, a refusé de signer. Ils vont peu à peu se rapprocher des autres inconditionnels du « proche étranger » russe, pour redonner à Moscou une partie de l’espace vital perdu depuis la chute du communisme. Mais la moitié occidentale de l’Ukraine, elle, n’a pas fini de crier sa douleur.

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2 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 2 décembre 2013 06 h 31

    Non à Poutine!

    Le gouvernement canadien doit appuyer les Ukrainiens qui veulent se libérer de la tutelle despotique de la Russie de Poutine. L'Europe, quant à elle, ne doit pas plier devant les manoeuvres de ce même Poutine qui ne connaît que le rapport de force comme principe politique.


    Michel Lebel

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 2 décembre 2013 11 h 39

      Et la tutelle despotique de M Harper?