Médias - Vulgaires vlogueurs

Les deux amis sont abonnés aux controverses. Ils les cultivent. Ils y prennent un malsain plaisir. Et ça marche. La preuve, le tandem participait à Tout le monde en parle (TLMEP) dimanche.

 

Gab Roy était déjà très suivi sur le Web quand il a écrit, diffusé (puis retiré) une lettre épouvantablement vulgaire sur la comédienne Mariloup Wolfe. Dans un récent versement sur levraigabroy.com, l’humoriste pamphlétaire reproche à la spécialiste des nouveaux médias Michelle Blanc de se présenter comme une femme au lieu de s’assumer comme transsexuelle.

 

Les étudiants qui compulsent du Judith Butler dans les cours de cultural studies de l’Université Concordia posent des questions semblables sur la subversion des identités dans la société postmoderne. Franchement, l’intention n’est pas du tout la même. Gab Roy cherche à choquer. Il invente et gratte de mauvais bobos. Il veut blesser, insulter, agresser.

 

Mathieu St-Onge, lui, vient d’inaugurer son vlog sur trouble.voir.ca avec une longue confidence sur ses rapports à la porno. Le trentenaire onaniste déballe tous ses secrets. Ses premières découvertes émoustillantes de starlettes de la chanson. Sa cyberdépendance qui le téléguide compulsivement vers les sites XXX.

 

Le sujet de la pornographication massive de nos sociétés demeure excellent. Mais avec ces images et ces propos, on n’est pas vraiment dans les films Shame ou Don Jon, mettons.

 

Tous les paradoxes concernant ces deux trouble-fête des nouveaux médias étonnent. Ils sont intelligents et cons, subversifs et festifs. Ils incarnent en concentrés pur jus le « conformisme rebelle des médias », formulé par l’essayiste Philip Murray.


Se redéfinir pour survivre

 

Le relais par Voir fait surchauffer les réseaux et les donneurs de leçons (j’en suis). Un chroniqueur demande pourquoi on n’inviterait pas des néonazis, tant qu’à faire. Après tout, les libellistes en chemise brune aussi peuvent drainer du public en vomissant ce qu’ils croient.

 

Le rédacteur en chef de Voir, Simon Jodoin, répond qu’il n’a pas d’instruction de « rectitude médiatique » à recevoir de ceux qui argumentent à coup de reductio ad neonazium. D’accord, mais encore ?

 

L’argument commercialo-sensationnaliste attire. Le site trouble.voir.ca a-t-il en partie été créé pour attirer des milliers de clics générés par les polémistes du Web ?

 

En tout cas, ce média et tant d’autres cherchent à se redéfinir pour survivre. Il a fédéré des dizaines de commentateurs respectables et respectés, un peu comme Le Journal de Montréal. Il rajoute maintenant des vedettes vlogueuses de ce qu’on pourrait appeler le webpoubelle ou le tout-à-l’égout néomédiatique.

 

Franchement, n’est-ce pas la même logique médiamétrique qui explique la présence de Gab Roy et Mathieu St-Onge sur le plateau de TLMEP ? En passant, cette chronique a été écrite avant la diffusion de dimanche soir de cette émission, rendue à sa dixième saison, qui semble fatiguée de sa propre rébellion planifiée.

 

Cela dit et sans cynisme cette fois, il faut reconnaître que Gab Roy et Mathieu St-Onge testent la liberté d’expression à leur manière, un peu comme le fait une certaine radio. Ils dérangent aussi les chroniqueurs à l’ancienne (j’en suis) avec leur nouvelle manière efficace, baveuse, iconoclaste, irrévérencieuse jusqu’à des excès injurieux et outrageants.

 

Surtout, ces commentateurs marginaux reposent la question de l’éthique de la communication. Ils forcent à demander si on peut dire n’importe quoi à n’importe qui, s’il existe des sujets tabous, des propos interdits, des points de vue à proscrire.

 

On peut en somme adresser à l’industrie du commentaire la même question que celle que posait le colloque sur l’humour organisé à Montréal la semaine dernière : peut-on rire de n’importe quoi ? Peut-on dire n’importe quoi ?

 

Mike Ward et Gab Roy, même combat ? Franchement, idéalement, oui.

 

Seulement, une fois la mauvaise blague faite, une fois la parole idiote ou insultante prononcée, il faut assumer — et il n’y a évidemment pas que ça dans les propos de l’un ou de l’autre.

 

Les tribunaux peuvent s’en mêler et poursuivre les fautifs. La société civile elle-même peut s’indigner, jusqu’à forcer des excuses ou des rétractations.

 

Finalement, tout un chacun peut juger moralement ces abonnés à la controverse plus ou moins planifiée de même que tout le système médiatique qui les sous-tend. Il suffit d’un tout petit peu de bienveillance et de moralité pour condamner l’affront fait à Mmes Wolfe et Blanc. Et comme le chantait l’autre, ce qu’il y a d’embêtant dans la morale, c’est toujours la morale des autres…

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