Le climat

Au bout d’un moment, je me suis senti mal. Trop de monde, de mouvement, d’odeurs. Trop de lumière artificielle, de couleurs criardes, de conversations qui se superposent, de papiers glacés irisés, d’émissions de radio en direct, de piaillements d’enfants — en file pour voir je ne sais qui, mais probablement un type dans un habit de mascotte qui ressemble à un furet portant un veston vert —, et surtout trop d’auteurs qui vous regardent, penauds, avec dans leurs yeux ce mélange d’ennui et du désir que vous alliez à leur rencontre pour leur dire que vous avez adoré leur bouquin.

 

C’était au Salon du livre de Montréal, dimanche. J’y étais avec le mien, et entre deux séances de dédicaces, je suis allé me promener. Après 20 minutes, Place Bonaventure tanguait.

 

Déjà, le simple fait d’être assis pendant deux heures à regarder les courants humains se précipiter dans les couloirs tracés pour eux m’avait rendu semi-nauséeux : la faute à la fatigue, et à un manque d’habitude, ai-je dit à une auteure qui partage le même éditeur que moi, et m’avouait ressentir un vertige analogue tandis que nous étions assis là, offerts aux regards des passants.

 

Je fuis les foules, surtout à l’intérieur, où le confinement m’étouffe. Dehors, dans les festivals ou dans les rues, ça va. Mais j’évite les centres commerciaux dont le mouvement s’apparente à celui de ce salon. Sorte de magma humain composé d’individus portés par l’étrange et consensuel désir d’acquérir des choses.

 

C’est probablement pour ça qu’ils viennent, m’a glissé ma nouvelle amie. Ici, c’est bien plus un centre d’achats qu’une librairie, un univers qui leur est plus familier, moins intimidant, dans lequel ils se sentent à l’aise.

 

Elle me disait ça, et j’avais envie de l’embrasser comme je fais avec ma fille lorsqu’elle réalise un sans-faute dans une dictée : un gros bec sur le front en lui tenant la tête de chaque côté, lui offrant mon plus beau sourire congratulatoire. Voilà quelqu’un qui expliquait parfaitement la popularité des Salons du livre. Et des ventes de bouquins chez Costco.

 

Ce qui nous mène au prix du public de ce même Salon, décerné à Ricardo Larrivée.

 

Je sais, je devrais être scandalisé. Mais même pas. Comme je ne suis pas vraiment indigné que quelques délirants clowns de la radio de Québec félicitent les crétins qui font des doigts d’honneur aux chauffeurs d’autobus pour manifester leur désaccord avec la création de voies réservées au transport en commun sur l’autoroute.

 

Ce qui me terrifie, c’est que l’auditoire de ces radios y trouve son compte en masse. Et que le public aime le Salon du livre justement parce qu’il n’a rien à voir avec la littérature.

 

Me suivez-vous ? Ce qui me fait freaker raide, c’est ce qui se passe en amont, et le climat qui permet à ces phénomènes d’éclore, aux gens de faire ces choix-là.

 

Celui dont témoigne mon fil d’actualités Facebook où les vidéos de gens qui s’entre-tuent pour des télés au rabais caracolent. Celui où la célébrité est devenue une vertu cardinale, et où une femme en visite au Salon du livre ne veut pas acheter le très beau livre d’Ariane Moffatt, mais seulement se faire prendre en photo avec elle parce qu’elle l’a vue à La voix.

 

Ce climat, c’est celui de la faillite d’une société du savoir où personne ne veut rien vraiment connaître, mais tout avoir. Les vidéos de gens qui s’arrachent des objets dans les magasins, je les regarde avec la curiosité morbide de ceux qui ne peuvent s’empêcher de regarder des clips d’avions qui plongent vers le crash.

 

J’écris cette chronique au beau milieu du Black Friday, et ça paraît, j’en suis désolé. Reste qu’on a rarement vu plus approprié comme nom pour un jour qui porte le deuil de tant de nos rêves.

 

Propagandes

 

Pour revenir au Salon du livre, à la fin, j’avais quand même rencontré des gens adorables qui m’avaient requinqué, et je suis parti sans trop savoir où j’allais. J’ai finalement appelé un ami qui m’a dit qu’il viendrait me rejoindre à L’Inspecteur Épingle, sur Saint-Hubert.

 

Montréal était aussi déserte que Sherbrooke un mardi soir. Dans un coin du bar, Stephen Faulkner gribouillait des trucs sur les pages d’un carnet. Quatre habitués regardaient la Coupe Grey à la télé.

 

En attendant, j’ai ouvert Courir, de Jean Echenoz, sorte de roman biographique sur Emil Zatopek, mythique coureur de fond tchèque. Soudainement, j’étais ailleurs. À Ostrava, en Moravie, où Emil travaille dans une usine de chaussures tandis que les Allemands débarquent. Quelques pages plus loin, une phrase m’a ramené ici. C’était à propos de la propagande nationale-socialiste qui a commencé par la censure de la presse, des chansons, des livres.

 

Ce qui est effarant, me suis-je dit, c’est qu’aujourd’hui, nous nous pensons libres. Pas de tank, pas de menace, pas d’escouade de la mort. Non non, je ne compare pas le consumérisme et le nazisme, vous inquiétez pas.

 

Seulement les idées imposées au bout du fusil et celles qu’on nous vend. Avouez que c’est le génie de la propagande actuelle : elle nous donne le choix.

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