C'est du sport! - L’impasse sans issue

Allez savoir pourquoi, une portion déraisonnable de l’humanité abhorre le match nul. Il n’y a jamais de match nul au baseball. Il n’y a jamais de match nul au basketball. Il n’y a jamais de nulle au tennis, au golf, au curling, au volleyball de plage, aux fléchettes sans élan et à la main chaude. Dans la Ligue nationale de hockey sur glace, on a éliminé les matchs nuls en tenant de ridicules tirs de barrage qui, bien que spectaculaires comme c’est pas permis, faussent complètement le concept fondamental de sport d’équipe. On comprend un peu mieux le soccer d’avoir recours aux penaltys — quoique seulement dans les joutes éliminatoires —, afin d’éviter qu’une rencontre mettant en vedette le proverbial verrou défensif ne dure quatre jours et demi, mais on a quand même fréquemment droit à de juteuses impasses 0-0, ce qui est juste et bon, car nous prenons alors conscience de manière aiguë que la vie n’est pas toujours une fête ou un deuil et que la plupart du temps il ne se passe rien du tout.

 

Et puis, qu’on y songe un peu si on dispose de quelques moments libres : ce qui fut sans doute le plus grand match de l’histoire du hockey opposa Canadien à l’Armée rouge le 31 décembre 1975 au Forum. Score final : 3-3. Et personne ne demanda de remboursement. Même que tenir une fusillade à l’issue de cet affrontement épique aurait dénaturé l’exploit sans maudit bon sens.

 

Une chance qu’il reste des irréductibles. Un combat de boxe peut parfaitement se solder par un verdict nul. Et il y a les échecs. Tenez : vendredi dernier, le Norvégien de 22 ans Magnus Carlsen a remporté le championnat du monde d’échecs face au tenant du titre, l’Indien Viswanathan Anand. Carlsen a gagné l’affrontement de dix parties en présentant un rendement de trois victoires, zéro défaite et sept nulles. Soixante-dix pour cent du temps, on n’a pas fait de vainqueur, mais est-ce que le genre humain file un mauvais coton depuis ? Je ne pense pas.

 

En plus, aux échecs, la nulle ne se révèle presque jamais un accident de l’histoire, une égalité fortuite et stochastique aux points alors que s’adonne à retentir le buccin final. Non, messieurs dames, les échecs sont beaucoup plus chevaleresques que cela. Les deux joueurs ont beau avoir encore des pièces en qualité et en quantité suffisantes pour pouvoir espérer une victoire, s’ils constatent de conserve à un moment donné que l’impasse est sans issue, ils ne se mettent pas à souhaiter une défaillance momentanée de l’adversaire, ils n’essaient pas de le déconcentrer en lui montrant des images mentales de fous, non, ils se regardent mutuellement dans les blancs des yeux et conviennent tout bonnement : nulle. On va la prendre en passant, dans le sens de. On ne compte pas les tours.

 

Et il n’y a pas de niaiseries comme des roques de barrage pour départager en vain quoi que ce soit.

 

Cela pour dire — remarquez la prodigieuse transition toute en douceur — qu’au football professionnel américain, le match nul est rarissime, mais il existe bel et bien. Ainsi, dimanche, la joute entre les Vikings du Minnesota et les Packers de Green Bay a-t-elle pris fin par la marque de 26-26, et on aurait vraisemblablement assisté à une deuxième nulle si un joueur des Broncos de Denver ne s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment vers la fin de la période de prolongation. Le botté de dégagement des Patriots de la Nouvelle-Angleterre l’a touché, les Pats ont pu remettre la main sur le ballon et régler la question avec un placement décisif.

 

Le gars de nfl.com est cependant tombé de sa chaise virtuelle lorsque plusieurs joueurs des Packers lui ont confié dans le creux du vestiaire qu’ils ignoraient qu’il pouvait y avoir des nulles dans la NFL et qu’ils croyaient qu’on jouerait une deuxième prolongation. Ils faisaient écho en cela au réseau Fox, qui à la fin d’une nulle Rams-49ers la saison dernière avait écrit « Fin de la 1re prolongation » et à Donovan McNabb, le quart-arrière étoile des Eagles de Philadelphie qui, en 2008, reconnaissait qu’il n’était pas au courant non plus.

 

Et le plus sérieusement du monde, McNabb avait dit craindre que le même scénario se produise en éliminatoires ou au Super Bowl…

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