Ravages des pensionnats autochtones

Le vent en parle encore est le roman le plus abouti du journaliste d’origine innue Michel Jean.
Photo: Robert Etcheverry Le vent en parle encore est le roman le plus abouti du journaliste d’origine innue Michel Jean.

« Plusieurs membres de ma famille ont fréquenté le pensionnat de Fort George. Ce livre leur est dédié », indique Michel Jean au début de son roman Le vent en parle encore, le quatrième qu’il publie depuis 2009, le plus abouti de ce journaliste d’origine innue.

 

Il aurait pu se contenter de rendre hommage aux siens en racontant leur histoire, en s’apitoyant sur leur sort. Il aurait pu se contenter de crier haut et fort à l’injustice. Pour éveiller les consciences, faire oeuvre utile, répondre au devoir de mémoire.

 

Il aurait pu se contenter de nous livrer des témoignages sur les mauvais traitements, les viols, les humiliations, les abus de toutes sortes, physiques et psychologiques, subis par les enfants autochtones privés de leur famille, de leurs repères, de leur culture, de leur identité, au nom de l’assimilation.

 

Il aurait pu se contenter de faire parler les victimes à qui le gouvernement canadien a présenté officiellement ses excuses il y a quelques années. Aller à la rencontre des rescapés de ces pensionnats devenus itinérants, alcooliques, drogués, violents, suicidaires.

 

Il aurait pu se contenter de faire parler les faits, les chiffres, mis à sa disposition : 139 pensionnats indiens répertoriés au Canada, dont 10 au Québec, de la fin du XIXe siècle à la fin du XXe siècle. Plus de 4000 enfants autochtones morts sur place, parmi les 150 000 jeunes de 6 à 16 ans envoyés de force dans ces établissements.

 

Il aurait pu… Mais Michel Jean fait bien plus dans son roman. Il fait tout ça en même temps d’une certaine façon. Avec une force de frappe qui ne peut laisser personne indifférent.

 

Moderne de force

 

Le vent en parle encore nous prend par les sentiments. De biais, par la bande. En tricotant une intrigue où alternent et se répondent passé et présent. Tour à tour, d’un chapitre à l’autre, nous plongeons au coeur de l’enfer des pensionnats au quotidien, il y a plus de 70 ans, et au coeur d’une enquête avec rebondissements, aujourd’hui. Habile construction, qui tient ses promesses. La boucle sera bouclée, la fin du roman renvoyant au début.

 

Nous sommes d’un côté avec trois jeunes autochtones, deux filles et un garçon de 14-15 ans, au pensionnat catholique de Fort George, sur une petite île de la baie James balayée par le vent du large. « Le gouvernement a décidé qu’il était temps que les Indiens apprennent à lire comme les autres Canadiens. C’est aussi simple que ça. Nous sommes au XXe siècle. Il est temps, même pour les sauvages, d’apprendre à devenir modernes. »

 

Nous sommes avec les trois adolescents qui, du jour au lendemain, se voient arrachés à leur milieu, propulsés à un millier de kilomètres de leurs proches. Ils se sentent abandonnés, ils sont terrifiés. Mais pourquoi leurs parents les ont-ils laissés partir ? « C’est la loi. Désormais, les Indiens vont devoir aller à l’école comme tout le monde. »

 

Nous sommes avec eux tandis qu’on leur coupe les cheveux, qu’on leur remet un uniforme, leur attribue un numéro, leur interdit de parler leur langue. Avec eux tandis qu’on les punit sévèrement, qu’on les bat, les insulte. Tandis qu’on les viole.

 

Irréversible

 

Nous sommes à la limite du pas croyable, de l’insoutenable. Pas de filtres, pas d’échappatoire possible, c’est cru, frontal. C’est comme si c’était nous, là, dans ce pensionnat, qui subissions tous ces outrages, comme si c’était à nous qu’on coupait les ailes. Sentiments de haine, de révolte. Et de honte.

 

Un prêtre, en particulier, rongé par la perversité, sème la terreur. Une de ses jeunes victimes est retrouvée pendue. « La mort de Jeanne rappelle à chacun qu’ils ont définitivement quitté leur monde pour un autre, inconnu et terrifiant. »

 

Climat de peur généralisée. Et, du côté des femmes et des hommes d’Église censés veiller sur les jeunes autochtones : le silence, le laisser-faire. Comment est-ce Dieu possible ?

 

Sans doute pour faire contrepoids à toute cette noirceur, toute cette violence, le romancier s’attarde aux liens d’amitié et d’amour qui unissent les trois jeunes envers et contre tout. Amitié et amour intenses d’adolescents, idéalisés. La corde romantique vibre, fortement appuyée. Trop ? C’est tout noir, ou tout rose, pas de milieu. Le contraste se veut brutal.

 

Ce qui nous permet de tenir le coup aussi, au-delà de l’enfer quotidien vécu par ces jeunes auxquels on s’identifie : le volet enquête du roman. Certaines coïncidences font tiquer, les dialogues manquent parfois de naturel, mais le suspense opère, nous tient en haleine.

 

Nous suivons une jeune avocate montréalaise qui s’est donné pour mission de retrouver des Amérindiens qui ont fréquenté dans les années 1930 l’ancien pensionnat de Fort George. Ils ont droit à une indemnisation, et l’avocate en question est bien déterminée à faire en sorte qu’ils l’obtiennent.

 

Elle fera des pieds et des mains pour arriver à ses fins. Elle se prendra d’affection pour une certaine Marie, octogénaire solitaire qui carbure du matin au soir au gros gin dans sa cabane délabrée au milieu d’une réserve éloignée.

 

À travers le récit brumeux de la vieille autochtone, la jeune avocate verra s’incarner sous ses yeux trois adolescents fougueux qu’on a voulu briser, ceux-là mêmes qui nous sont devenus familiers. « Cette fois, les pensionnaires ont le visage de jeunes adolescents auxquels elle peut plus facilement s’attacher. »

 

Faire apparaître, derrière le rideau de la vieillesse, du dépérissement, des traumatismes vécus, la fougue de la jeunesse. Cette jeunesse brisée dans son envol, bafouée, piétinée. C’est sans doute la clé de ce roman à l’écriture fluide, qui ne s’embarrasse pas d’effets de style. Efficacité de la narration avant tout.

 

Le vent en parle encore ou comment la fiction s’avère parfois plus réelle, palpable, que la réalité elle-même.

 

 

 

L’auteur sera présent au Salon du livre de Montréal samedi et dimanche pour des séances de signatures.