Ciel de plâtre

Elle s’appelle Isabelle, je crois, la flamme de Martin, mon voisin du dessus. Jeune et beau, le Martin veut être comédien. Il a un charme fou. Et elle, je pense bien, a dû se révéler un rien comédienne pour parvenir à le conquérir.

 

Entre eux, tout est feu et flammes. Sentent-ils plus que d’autres le besoin de se consumer pour échapper à leur prison de chair et d’os ? Chose certaine, ils retrempent souvent leur amour sous la douche, ce que je ne peux ignorer, moi qui suis tout juste situé un étage en dessous de leurs émotions.

 

Une nuit, le plafond de mon salon s’est mis à couler. Lorsque j’ai compris que la longue plainte qui traversait les murs était celle d’un déluge provoqué par leurs ébats, il était déjà trop tard pour mes livres : une partie du plafond avait cédé pour venir s’écraser sur ma bibliothèque.

 

Tout un pan de livres a subi cette nuit-là l’attaque d’une vague tombée d’un ciel de plâtre. Plusieurs livres sont devenus de simples boules de papiers trempés. J’ai tout de même rassemblé les volumes les plus précieux dans un bac de plastique et j’ai attendu que M. Jourdain vienne les chercher. Au contraire du bourgeois de Molière, mon M. Jourdain ne fait ni prose ni vers. À qui aime lire, il s’offre pour réparer les livres comme pas un.

 

Robert Jourdain est diplômé de je ne sais quelle école de magie. Il peut soigner presque tous les papiers blessés. Il l’a démontré plus d’une fois, au bénéfice de grandes bibliothèques publiques ou privées, en France, en Grèce ou au Canada. Je crois même qu’il est devenu pour un temps le président de l’Association des relieurs ou quelque chose du genre.

 

Mais pourquoi vous parler aujourd’hui de Robert Jourdain ? Parce que le Salon du livre de Montréal s’ouvre cette semaine ? Pour mes rêves nostalgiques qui me portent vers la collection de livres anciens ? Afin que vous m’écriviez encore et encore qu’à votre avis le livre numérique remplace désormais le livre de papier, sans bien sûr vous donner la peine de vérifier ? Non. Rien de ça.

 

M. Jourdain a disparu. Il a disparu, sans pour autant qu’on puisse le déclarer mort, faute d’avoir retrouvé son corps. À la suite d’une glissade dans sa vie, il est devenu itinérant. À plus de 60 ans, et pour la première fois, j’ai perdu sa trace à mesure qu’il perdait son chemin.

 

***

 

Ce que je raconte se passait il y a sept ou huit ans. Depuis, je n’ai plus jamais eu de nouvelles de M. Jourdain.

 

Mais voici que cette semaine, dans un wagon bringuebalant de ce qui s’annonce sans rire comme la meilleure société de transport en Amérique du Nord, un homme à la forte carrure a levé les yeux vers moi puis a prononcé doucement mon nom. Je n’ai d’abord rien perçu dans son visage qui puisse éclairer le mien. Et puis, j’ai discerné dans le décalage qui existe entre un visage présent et celui plus ancien qui s’y cache de quoi opérer une jonction avec mes souvenirs : il était là devant moi, changé oui, mais entier.

 

Le temps de parcourir trois stations et il m’expliquait humblement comment il avait tout perdu et s’était retrouvé à la rue. M. Jourdain a été conduit à l’itinérance à la suite d’un cancer de la prostate qui l’a angoissé à mort avant de ruiner sa vie sexuelle et de le lancer en orbite dans l’univers de la bouteille. Nous avons convenu de nous reparler plus tard, ce que nous avons fait.

 

« Je dormais à la Maison du père, mais j’étais résolu à maintenir le plus possible les apparences de la dignité. J’avais une petite valise de voyageur, je m’habillais le mieux possible, je me répétais que ce n’était que temporaire, que tout allait vite changer. » Ça aura finalement duré quatre ans.

 

Le jour, quand il faisait froid, M. Jourdain se réfugiait dans de vastes édifices publics chauffés à vide toute la nuit. « Au Complexe Desjardins, j’ai vu des agents de sécurité expulser des itinérants assis sur un banc parce qu’ils n’étaient pas bien habillés, qu’ils étaient sales. Moi qui étais dans la même situation qu’eux, assis sur le banc juste à côté, on me saluait en s’excusant du dérangement. Il y a le poids des apparences qui pèse toujours contre les itinérants. »

 

***

 

La vie d’avant le chaos n’est pas revenue. Mais M. Jourdain jouit désormais d’un toit. Il considère la possibilité de reprendre quelques travaux de reliure. Pour l’instant, il fait du bénévolat au Pas de la rue, un organisme qui se voue à aider les itinérants âgés. « On n’a pas idée de qui on rencontre chez les itinérants d’un certain âge. Des ingénieurs, des mathématiciens, des gens abusés qui ont tout donné puis tout perdu, ou encore des gens diminués par la maladie. »

 

Il y a ceux qui veulent travailler et qui ne peuvent le faire. Ceux qui voudraient qu’on regarde leur c.v. alors qu’on ne regarde que leur âge ; ceux qui voudraient trouver un logement qui n’existe jamais pour eux ; ceux qui aimeraient manger à leur faim, mais qui n’y arrivent que rarement.

 

Ces gens-là sont pauvres. Ce qui s’appelle pauvre. Et la critique de leur situation relève trop souvent de l’indignation vertueuse. Nous entrons d’ailleurs bientôt dans la haute saison des émotions médiatisées qui convergeront pour vous convaincre que la charité de Noël suffit à adoucir les réalités économiques et sociales. Ce qui revient toujours meilleur marché que de se donner la peine de vraiment les changer.

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13 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 novembre 2013 07 h 36

    Témoignage vraiment touchant

    Merci de nous faire part de ce témoignage vraiment touchant. La pauvreté est vraiment incomprise et la compassion réelle, celle de consacrer son temps, d'écouter sans juger, quasi-inexistante dans notre société. Je souhaite à monsieur Jourdain de pouvoir se refaire un chez-soi et de vivre paisiblement.

  • André Martin - Inscrit 18 novembre 2013 08 h 24

    Ouf...

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 novembre 2013 08 h 52

    Il y a ceux qui sont tristes ... presqu'à en mourir...

    J'ai pleuré en lisant votre article...
    Comment devons-NOUS faire pour vraiment changer les choses?
    (parce que c'est une responsabilité sociale )
    il y a mille et une façons, me direz-vous...oui mais la VRAIE façon !?
    Des idées novatrices... vite... ça urge!

  • Ugo Gagne - Inscrit 18 novembre 2013 10 h 25

    Dur.

    M. Jourdain m'a enseigner la reliure dans sont atelier/appartement il y a peut etre 6 ans. Lire ca m'a completement scié. Je lui souahite du courage et lui envoie du positif.

  • nathalie justeau - Inscrit 18 novembre 2013 10 h 51

    gros câlins

    Gros câlins à tous les monsieurs Jourdain de ce monde. Ce dont je rêve pour notre société? Une vraie politique sur la réforme de l'aide sociale qui serait gérer par des profressionnels et non par une grosse bureaucratie...Ce que votre texe m'inspire? Un regard allumé de dignité que je poserai sur le prochain itinérant que je croiserai...

    Merci pour ton texte Jean-François.

    Nathalie Juteau