Trompe-l’oeil chinois

Ainsi donc, le plenum du comité central du Parti communiste chinois — l’assemblée des caciques régionaux du parti unique — vient d’annoncer l’abolition des camps de « rééducation par le travail » en Chine.

 

Il s’agit des sinistres laogai, mis en place il y a soixante ans sous Mao Zedong. Un système dans lequel une armée d’esclaves — formée de prisonniers arrêtés parce que dissidents, délinquants, ennemis de l’État et de l’ordre établi — fournit, sur d’innombrables chantiers (usines, fermes, mines), une main-d’oeuvre gratuite, corvéable à merci et privée de tous les droits.

 

Véritable « trou noir » moral, politique et économique, ce système a englouti, au fil des décennies, des dizaines de millions d’êtres humains. Mais l’institution, forgée par le régime de Mao sur le modèle du goulag soviétique — et qui souvent menait à la mort des prisonniers fourbus, vidés, affamés, après avoir bâti des chemins de fer ou gratté le fond des mines — s’est érodée dans l’après-maoïsme.

 

À la volonté totalitaire originelle, qui prétendait laver les cerveaux et les rendre « parfaitement conformes » aux exigences du régime et de son idéologie, s’est substitué avec le temps un système cynique d’exploitation de la force de travail gratuite. Un système moins idéologique, touchant moins de prisonniers qu’auparavant, et dont on pouvait même — avec un peu de chance — sortir vivant après quelques années aux portes de l’enfer.

 

Le laogai est une atrocité constitutive du régime politique chinois. Sa continuité, même sous une forme atténuée, sous tous les présidents depuis Mao Zedong, est une preuve de la tyrannie persistante dans l’empire du Milieu.

 

Mais si elle est vraie, cette annonce — faite à la va-vite, vendredi, et noyée dans une série d’ordonnances sur la réforme économique et les modifications à la politique de l’enfant unique — est importante. Car une véritable abolition des laogai serait un pas vers l’État de droit.

 

Cependant, le caractère laconique de cette proclamation, l’absence de calendrier, les précédents nombreux, sous ce régime communiste chinois, d’annonces de libéralisation jamais suivies d’effet, voilà assez de raisons pour être sceptique devant ce supposé bouleversement.

 

Pour les esclaves d’État au fond des mines, ce n’est pas forcément demain la veille.

 

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Plus sérieuse semble la proclamation d’un assouplissement de la fameuse « politique de l’enfant unique », une des caractéristiques les plus célèbres de la Chine moderne.

 

Encore faut-il bien préciser de quoi on parle. Il ne s’agit pas de rendre aux Chinois et aux Chinoises la liberté de décider de la taille de leur progéniture. Cette liberté a été confisquée par le régime de Deng Xiaoping en 1979. Il s’agit, pour l’essentiel, de tolérer davantage d’exceptions aux prescriptions en vigueur.

 

De telles exceptions existent déjà : à la campagne, ou encore lorsqu’un mari et sa femme sont déjà, tous deux, enfants uniques eux-mêmes. On permet alors à certains couples — et encore, ce n’est pas systématique — d’offrir un petit frère ou une petite soeur à leur premier bébé. Il s’agirait maintenant d’étendre ce droit (ou ce privilège) aux couples dans lesquels un seul des deux conjoints est déjà enfant unique : la belle révolution !

 

Il faut bien voir que tout cela reste strictement sous le contrôle d’un État autoritaire, qui continue de décider ce qui est bon ou mauvais pour les individus. Et qui le fait — bien loin d’une réflexion sur les droits individuels — en se fondant sur des considérations « macro », des considérations démographiques.

 

Car le problème est là : dans les graves effets pervers de la politique de l’enfant unique. Dans le vieillissement dramatique de la population qui rattrape aujourd’hui la Chine, et pourrait bientôt entraver sa « marche triomphale » économique… avec d’autres « petits problèmes », comme les inégalités croissantes et la ruine écologique du pays.

 

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Un an après son arrivée au pouvoir, le nouveau président, Xi Jinping, a donc accouché de sa première annonce de réformes. Des réformes essentiellement économiques, assorties d’ouvertures symboliques, peut-être en trompe-l’oeil, sur l’enfant unique et les camps de rééducation. Tout en continuant de persécuter dissidents et minorités nationales, de verrouiller Internet, de fustiger « les pernicieuses tendances occidentales ».

 

Car son modèle reste bien la dictature du parti unique… tout en essayant d’ouvrir encore davantage les vannes du capitalisme et du libre marché. Contre toute attente, ce « grand écart » — ouverture économique, fermeture politique — a plutôt bien marché depuis trente ans. Mais cela peut-il continuer ?

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