La révolte de Fatima

L’art de la politique consiste souvent à savoir choisir le moindre mal. Philippe Couillard a jugé préférable d’effectuer une volte-face gênante sur la question du tchador dans l’espoir d’éviter une rupture définitive avec Fatima Houda-Pepin, dont les conséquences pourraient être catastrophiques.

 

M. Couillard a eu beau répéter ad nauseam qu’il était sociologiquement impossible qu’une femme portant le tchador souhaite être candidate à une élection, ce qui a pourtant été le cas au Nouveau Parti démocratique, son refus annoncé de signer un éventuel bulletin de candidature n’en constitue pas moins une dérogation à son principe de totale liberté du port de signes religieux, pourvu que le visage soit découvert, principe qu’il se disait pourtant prêt à défendre jusqu’à se faire passer sur le corps. Il était bien embarrassé d’expliquer en vertu de quelle logique ce qui serait interdit à un candidat libéral devrait être permis à un fonctionnaire.

 

Il était pathétique d’entendre le porte-parole du PLQ en matière de laïcité, Marc Tanguay, qui s’était simplement fait l’écho de la pensée de son chef en tenant les propos qui ont fait bondir Mme Houda-Pepin, se réjouir que cette triste farce dont il a été le dindon ait permis de « préciser notre position concernant le tchador ». Brave petit soldat.

 

La députée de La Pinière, qui se dit toujours libérale et fédéraliste, ne demanderait sans doute pas mieux que de poursuivre sa carrière politique, mais sa lettre ouverte va bien au-delà de la seule question du tchador. En réalité, c’est le fondement même de la position de son parti qu’elle conteste.

 

« Oui, en démocratie, il est permis d’interdire quand l’intérêt public l’exige », écrit-elle, rappelant que le gouvernement Bourassa n’avait pas hésité à utiliser la clause « nonobstant » pour interdire l’affichage commercial bilingue, que la Cour suprême avait associé à la liberté d’expression, aussi fondamentale que la liberté de religion.

 

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Mme Houda-Pepin dit s’opposer au projet de charte de la laïcité du gouvernement Marois « tel qu’il est rédigé actuellement ». Cela devrait lui éviter d’avoir à désobéir à l’ordre donné par M. Couillard, qui n’entend pas laisser ses députés voter selon leur conscience le jour où l’Assemblée nationale devra en disposer.

 

Tout indique qu’elle demeure néanmoins favorable à une interdiction plus limitée du port de signes religieux par les employés de l’État, comme le proposait la commission Bouchard-Taylor. Même si elle acceptait de participer aux travaux du caucus libéral, qui s’affaire à la présentation d’un projet de loi sur la lutte contre l’intégrisme, acceptera-t-elle de taire ses convictions ?

 

M. Couillard pourrait se repentir de couper les ponts avec sa bouillante députée. Jacques Parizeau a appris à ses dépens de quoi elle est capable quand elle se sent investie d’une mission. En janvier 1993, le chef du PQ avait gaffé en déclarant, près de trois ans avant le référendum, que le camp souverainiste n’avait pas besoin des immigrants pour l’emporter. Dans l’espoir de recoller les pots cassés, le PQ avait organisé une grande rencontre avec les communautés culturelles. D’entrée de jeu, Mme Houda-Pepin avait apostrophé M. Parizeau et ne l’avait plus lâché. L’opération avait été un cuisant échec et le PLQ s’était empressé d’en recruter la grande responsable.

 

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À quelque chose malheur est bon. Cet incident a au moins eu pour effet de faire oublier le rapprochement vicieux que Jean-Marc Fournier a fait entre la charte de la laïcité et les sévices infligés aux juifs en Allemagne nazie. Lors d’une cérémonie soulignant le 75e anniversaire de la « Nuit de cristal », M. Fournier avait entendu un rabbin raconté l’histoire d’un homme qui, dans la bousculade, avait laissé échapper sa kippa et avait tenté de la récupérer en sachant qu’il y laisserait la vie. Cela démontre toute l’importance qu’on peut accorder au port d’un signe religieux, a-t-il fait valoir.

 

Depuis qu’il est en politique, le député de Saint-Laurent connaît tous les trucs du métier. « Vous écrivez ce que vous voulez, je ne peux pas vous contrôler, a-t-il lancé aux journalistes, mais j’ai bien fait attention, dans la déclaration, pour ne pas faire de lien entre le gouvernement actuel et le gouvernement nazi. » En réalité, il savait très bien comment ses propos seraient rapportés et il s’en lavait les mains.

 

Quand Bernard Drainville a présenté son projet de « Charte des valeurs québécoises » le 10 septembre, Philippe Couillard l’a accusé de trahir l’héritage de René Lévesque. Quand on lui a rappelé que la loi 101, dont il ne cesse de vanter les mérites, avait été qualifiée de loi nazie lors de son adoption, le chef du PLQ a plaidé qu’il n’était pas là à l’époque. Aujourd’hui, il est là et il s’est pourtant bien gardé de rappeler son lieutenant à l’ordre.

 

On a parfaitement le droit de penser que le projet de loi 60 va trop loin, mais l’argumentation des libéraux est de moins en moins convaincante.

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