Courts coups de coeur aux RIDM

On dit du long métrage documentaire qu’il est le parent pauvre du cinéma. J’ignore toutefois ce qu’on dit du court métrage documentaire. D’abord parce que jamais personne n’en parle. Moi le premier, je dois l’avouer. Les festivals tels que les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), qui se sont ouvertes hier à Montréal, nous en donnent parfois l’occasion. Mais il y a déjà tant à faire côté longs qu’on met de côté les courts pour un autre tantôt. Qui vient rarement. L’exception de cette chronique, je le crains, va confirmer la règle.

 

Les premières images d’Une histoire pour les Modlin, courte pièce de résistance projetée aux RIDM, sont celles du générique d’ouverture de Rosemary’s Baby. Valse insolite de Krzysztof Komeda comprise. Déjà, ça donne envie de s’attarder. Puis, l’image se met à défiler en accéléré pour rapidement nous conduire à la scène finale du film, où Mia Farrow découvre son enfant qu’elle croyait mort-né dans un berceau noir autour duquel festoie une petite communauté de satanistes. À la faveur d’un contrechamp sur celle-ci, le narrateur ordonne un arrêt sur image pour désigner une figure à l’arrière-plan. Il s’agit d’Elmer Modlin, un acteur raté dont l’apparition dans le film de Roman Polanski est si furtive que son nom n’apparaît même pas au générique.

 

Entre cette image et la découverte à Madrid, dans les ordures, d’une boîte contenant des centaines de photos de Modlin, de son épouse Margaret et de leur fils Nelson, trente ans se sont écoulés. Trente années de mystère. À partir de ce matériau riche et hautement énigmatique, l’Espagnol Sergio Oksman a reconstitué librement le parcours de cette famille atypique qui, peu après la sortie de Rosemary’s Baby, s’est exilée à Madrid pour s’emmurer dans un appartement où la mère peignait et sculptait, où le père et le fils posaient.

 

Il n’y a rien de banal dans cette histoire, racontée avec un foudroyant sens de la composition, du climat, du discours. À l’image, sur une table, noire ou blanche, une main empile les photos jaunies tel un croupier à une table de poker. Au fur et à mesure que la chronologie se dessine, que les faits s’organisent, le mystère s’épaissit. Une vidéo ajoute à la bienheureuse confusion et confirme ce qu’on ne pouvait jusqu’alors que deviner, à savoir que les Modlin étaient des personnages de cinéma dignes du Locataire de Polanski. Ils ont failli mourir dans l’oubli total. Ce formidable éclair blanc les ranime, formulant par la même occasion une fabuleuse méditation sur les traces qu’on laisse, sur l’imagination qu’elles déploient à ceux qui les repèrent et sur le cinéma comme processus de réinvention de la vérité. Oksman a fait le tour du monde avec son film et récolté jusqu’à présent une cinquantaine de prix dans les festivals. Je doute qu’il quitte les RIDM les mains vides.

 

Autre court coup de coeur présenté aux RIDM : Magnetic Reconnection. Kyle Armstrong a rapporté de Churchill, dans le nord du Manitoba, des images saisissantes d’aurores boréales. Il ne s’agirait que de ça, le film, tourné au moyen d’une caméra IMAX ultrasophistiquée permettant une ouverture de 90 degrés, en vaudrait déjà la peine. Mais Armstrong a ajouté une dimension mystique à son récit filmé sur neuf jours en montrant, parallèlement ou simultanément, différents vestiges figés dans le paysage boréal : un avion C46 qui s’est écrasé en 1979, un navire, l’Ithaca IV, échoué sur la berge de la baie d’Hudson, ainsi que Fort Churchill, base militaire américaine abandonnée. La superposition du paysage infini, des aurores et des débris propulse le film vers des hauteurs philosophiques inattendues pour un documentaire a priori scientifique. Je l’ai vu sur un petit écran et j’ai été bouleversé. Sur un grand, ça sera grandiose.

 

Comment décrire Jimmy Leung ? Le Canadien Ryan Flowers a essayé de circonscrire ce personnage haut en couleur dans Jimbo, un portrait à la fois délirant et émouvant de son ami schizophrène, bipolaire et ayant le syndrome d’Asperger, fan fini d’Arnold Schwarzenegger, de James Cameron et du film auquel la rencontre apothéotique de ces deux monstres a donné le jour : Terminator. Le documentaire ne raconte pas l’histoire de Jimbo, un gringalet ahuri, incroyablement sympathique. Il parle de lui, de ses obsessions, de sa certitude d’être une star en devenir, tout en étant conscient de ses limites, montrées par le cinéaste de façon pudique, notamment par une étagère remplie de flacons de pilules. Jimmy, mis en scène dans différentes situations filmées avec beaucoup d’invention bricoleuse, pense qu’il participe au making-of de son premier film. Il fallait beaucoup de tendresse, de la part du cinéaste, pour parvenir à lui rendre justice sans le tourner en ridicule. Tendresse partagée. Et tout le bonheur du monde pour toi, Jimbo.

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