Entre remparts et ponts-levis

Falstaff, présenté à l’Opéra de Montréal, doit être vu pour la grâce même du spectacle.
Photo: Yves Renaud Falstaff, présenté à l’Opéra de Montréal, doit être vu pour la grâce même du spectacle.

Parfois, je parcours mes bibliothèques du regard, lisant les titres, les noms d’auteur qui éveillent des souvenirs, amours littéraires successives, en couches d’oignon. Plusieurs de ces livres m’avaient été recommandés par des libraires avant un départ en voyage — je lis les auteurs des pays visités — ou parce qu’ils m’avaient fait la réclame d’un ouvrage avec passion, en général ravie après coup d’avoir succombé.

 

Ainsi Roger Chénier de la petite librairie L’Écume des jours rue Saint-Viateur, mon état-major avant le déménagement plus à l’ouest. Sans lui, aurais-je connu des chefs-d’oeuvre comme Le Llano en flammes du Mexicain Juan Rulfo ou Me résigner au monde du poète maudit polonais Edward Stachura — dont le cinéaste Bernard Émond allait témoigner dans un film — et de tant d’autres merveilles littéraires transmises par ce passeur ?

 

Ces petites librairies là, à l’instar du marché du livre au complet, n’en finissent plus de trembler sur leurs assises : sous les coups du support numérique, des ventes en ligne, des grandes surfaces à la Costco qui veulent les ouvrages vedettes en même temps que les libraires. Plus question de se plier à l’habituel délai de carence, en laissant les primeurs aux librairies quelques semaines, histoire de leur permettre de respirer. Michel Tremblay, avec son dernier roman Les clefs du Paradise, et l’éditeur Leméac, en représailles contre Cotsco qui cassait les règles, ont perdu une commande de 6000 exemplaires. On leur dit bravo pour s’être tenus debout.

 

Car c’est tout l’esprit de « l’exception culturelle » qui se retrouve en cause, fameux concept dont la France tire fièrement le cordon. Ce bon vieil Hexagone parvient encore à faire reculer les tenants de la mondialisation tous azimuts à travers les accords de libre-échange internationaux, comme au sein de l’Union européenne, en évacuant la culture des négociations. Trop conscient de l’importance de veiller sur une culture nationale et sur un éventail d’oeuvres internationales fragiles. De l’air du temps aux tentacules des multinationales, tout leur rentre dedans. Ça prend des remparts.

 

Mais que fait le Québec ? L’instauration d’une politique du prix unique des livres, ou d’un écart maximum de 10 %, se traîne les pieds, malgré la levée des pancartes. Dans les pays sans réglementation en la matière, un petit groupe de joueurs, alléchés seulement par l’appât de best-sellers, domine le jeu au mépris de la diversité, en rouleau compresseur de la concurrence. Pourtant, c’est bien pour dire, ceux qui réglementent voient les prix des volumes baisser à la longue, et non l’inverse. Que du bon !

 

Soit ! le marché du livre est en mutation. Des garde-fous peuvent sembler dérisoires aux esprits défaitistes. Sauf que baisser les bras, à l’heure où la lecture est si peu encouragée, c’est lancer une pelletée de terre de plus sur son âme et sa multiplicité. Là où tout est question de messages, de ferveur à insuffler. Qu’est-ce que notre gouvernement, terrifié à l’idée de paraître élitiste, veut léguer aux générations montantes ? Des poignées de best-sellers livrés sans guide ?

 

L’art fait si peur ici!

 

Hélas ! aussi, les Québécois ont souvent l’impression que les arts dits nobles et savants ne sont pas pour eux, vers de terre indignes de contempler les étoiles. Surtout quand bien des initiés enfoncent ce clou-là.

 

— Écartez-vous, manants, de nos nobles plates-bandes !

 

Ils nuisent à la littérature un peu poussée, à la peinture, à la musique classique, à l’opéra, ces clivages. Sur ce fossé béant, mieux vaudrait ériger des ponts-levis, histoire d’élargir à la fois l’esprit des gens et les goussets des commerçants culturels.

 

Tenez, en fin de semaine, je suis allée à l’Opéra de Montréal voir le Falstaff de Verdi qui m’a fait rigoler à mort. Charmant, bon enfant, bien chanté (surtout par notre Marie- Nicole Lemieux nationale), bien monté, et, ce qui n’est pas toujours le cas, fort bien joué. Ajoutez des décors stylisés, un rythme d’enfer. L’ovation.

 

Ceux qui ne mettent jamais les pieds à l’opéra devraient se jeter aux pieds de cet adorable Falstaff. Non pour écouter, la main sur le coeur, quelques arias célèbres à se resservir plus tard en vers d’oreille — il n’y en a guère —, mais pour la grâce du spectacle.

 

Falstaff, gros patapouf épicurien, manipulateur, soiffard, libidineux, sans foi ni loi, est une créature de Shakespeare. Le grand Will l’avait mis au monde (avec modèles à l’appui) dans Henry IV 1 et 2, en « chum de brosse » du futur roi, qui allait le renier en coiffant la couronne. La reine Élisabeth du temps aurait réclamé au dramaturge de ressusciter Falstaff, adoré pour ses nombreux défauts.

 

Dans Les joyeuses commères de Windsor — dont Verdi et le librettiste Boïto se sont surtout inspirés —, notre homme reprit du service, en vieux farceur dupé par les femmes qu’il croyait séduire. Arroseur arrosé.

 

L’autre soir, je me suis demandé quel Shakespeare contemporain oserait créer pareil personnage ? Quel Verdi d’aujourd’hui pourrait le servir en musique ? M’est d’avis que les personnes en surpoids, on ne dit plus ni gros, ni obèses, protesteraient contre l’injure faite à tous les surdimensionnés du monde, qui en prennent ici plein la panse. Sauf qu’après le spectacle, on reconnaissait dans le métro à leur mine réjouie les heureux élus qui sortaient de Falstaff. On appelait aussi de tous nos voeux le règne de l’art pour tous. Ça se partage, ces plaisirs-là.

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