À l’assaut des idées reçues

Même s’il demeure plusieurs conflits intérieurs comme celui des Kurdes irakiens, il est faux d’affirmer que les conflits armés s’aggravent dans le monde. Cette évolution à la baisse serait due entre autres à la fin des guerres coloniales et à la « quasi-disparition des conflits interétatiques ».
Photo: Agence France-Presse (photo) Fabio Bucciarelli Même s’il demeure plusieurs conflits intérieurs comme celui des Kurdes irakiens, il est faux d’affirmer que les conflits armés s’aggravent dans le monde. Cette évolution à la baisse serait due entre autres à la fin des guerres coloniales et à la « quasi-disparition des conflits interétatiques ».

L’ignorance, c’est une évidence, est un obstacle à une pensée valable et, par conséquent, à un débat public de qualité. Or, on l’oublie souvent, les fausses vérités, les idées reçues, sont tout aussi nuisibles, et peut-être plus encore, parce qu’elles ont pour caractéristique d’être résistantes à tout ce qui n’entre pas dans leur mauvaise logique. « Se bercer dans le confort des certitudes transforme la pensée en réflexe, sape la faculté de comprendre la nouveauté comme la différence et fortifie les tabous qui, eux, se maintiennent au sommet des règles pour limiter les défis de la raison », écrit justement le journaliste et sociologue Guillaume Lamy, dans l’avant-propos de C’est encore faux ! 50 idées déconstruites par des spécialistes, un ouvrage collectif qui fait suite à l’excellent C’est faux !, paru l’année dernière.

 

« Savoir ce qui est faux, continue Lamy, s’avère autant bénéfique que de connaître la vérité. Voilà pourquoi, depuis des siècles, la réfutation a pavé la voie au progrès des consciences. » Et voilà pourquoi je suis un lecteur avide de tous ces ouvrages du type 150 idées reçues sur l’histoire (Pocket, 2011) et 150 idées reçues sur la science (Pocket, 2012), qui nous invitent à réviser des vérités pas si vraies que ça.

 

Savoir qu’on ne sait pas quelque chose laisse un espace à l’apprentissage. Croire vraies des faussetés, souvent colportées, de nos jours, par des groupes de réflexion propagandistes, nous englue dans la bêtise arrogante. C’est la raison pour laquelle un ouvrage comme C’est encore faux !, qui entend nous « rappeler la nécessité de vérifier, de se méfier même de nos intuitions les plus fortes et de refuser de plaire en rejoignant le commun des explications simples », le tout en donnant la parole à des universitaires indépendants, est si important et si stimulant.

 

Conflits et guerres

 

L’honneur de lancer l’assaut contre les idées reçues revient ici au politologue Charles-Philippe David, spécialiste des questions stratégiques et militaires. Il est faux, écrit David, d’affirmer que les conflits armés s’aggravent dans le monde. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les conflits majeurs et mineurs sont en nette réduction et durent moins longtemps. Cette évolution à la baisse est due à la fin des guerres coloniales, à la « quasi-disparition des conflits interétatiques », à la croissance des démocraties dans le monde, à la prolifération de la puissance nucléaire ici et là et à l’augmentation de l’interdépendance économique.

 

David réfute aussi l’idée selon laquelle les missions de paix de l’ONU sont inutiles et coûtent trop cher (un dollar par année par habitant de la planète), de même que celle selon laquelle les États-Unis sont militairement imbattables. En Afghanistan, après dix ans d’intervention américaine, « les groupes insurgés contrôlent presque tout le sud du territoire afghan, alors qu’ils n’en contrôlaient que quelques parties au début des hostilités », note-t-il.

 

Doit-on craindre, dans ces conditions, une guerre entre les États-Unis et la Chine, une perspective considérée comme inévitable dans certains milieux conservateurs américains ? Le politologue Barthélémy Courmont se veut rassurant à cet égard. La Chine, écrit-il, est bien consciente de son retard militaire par rapport aux États-Unis. De plus, l’interdépendance économique entre les deux pays incite plus à l’apaisement qu’à la montée des tensions. Est-il vrai, par ailleurs, que la Chine, vers 2030, sera la première puissance économique mondiale ? Possible, répond Courmont, mais cela ne doit pas faire oublier que, d’une certaine façon, la Chine demeure un pays en développement. Son PIB est élevé, mais son PIB par habitant reste loin derrière celui des grandes puissances actuelles.

 

Le privé en santé

 

S’il y a un domaine dans lequel les idées reçues sont légion et toxiques, c’est bien celui de la santé. Spécialistes en santé publique, Amélie Quesnel-Vallée et Émilie Renahy dégonflent ici quelques mythes qui ont la vie dure. « Non, écrivent-elles, la santé n’est pas qu’une question de choix individuels. Ces derniers n’expliquent que 10 à 20 % des inégalités en santé. » Pour le reste, il faut se tourner vers des facteurs socio-économiques et culturels.

 

La gratuité des soins, de plus, ne mène pas à l’abus du système de santé par les pauvres (ce sont plutôt les riches, d’ailleurs, qui auraient recours à des soins non urgents et pas toujours nécessaires) et le concept d’utilisateur-payeur nuirait à la santé des plus pauvres, tout en faisant augmenter le coût total du système. Le développement d’un système parallèle privé, démontrent-elles aussi, études à l’appui, ne réduit pas la demande au public, mène à un accroissement général des dépenses de santé au profit des plus riches et allonge le temps d’attente au public.

 

La droite, dans ce dossier, a donc tout faux, notamment quand elle affirme que le Québec a un système de santé semblable à celui de Cuba ou de la Corée du Nord, alors que, dans les faits, « 29,5 % des dépenses en santé proviennent du privé au Québec ».

 

Ce livre fait appel à douze experts. Tous présentent de solides argumentations, étayées par des études sérieuses. La politologue Karine Prémont déconstruit l’idée du rêve américain accessible à tous. Le physicien Normand Mousseau réfute la thèse selon laquelle le téléphone cellulaire causerait le cancer et celle qui affirme qu’il est facile de remplacer le pétrole. La politologue Line Beauchesne illustre la faiblesse du discours conservateur et répressif au sujet des drogues. Le politologue Marc-André Gagnon et Guillaume Lamy expliquent que la recherche privée, grandement financée par le public, d’ailleurs, ne saurait remplacer la recherche publique. Le linguiste Lionel Meney conteste l’idée selon laquelle nous parlerions le québécois et non le français. L’historien Pierre Anctil attribue à une fausse perception la croyance que les immigrants refusent de s’intégrer à la société québécoise. La biologiste Valérie Levée, enfin, s’emploie à relativiser nos craintes quant aux OGM.

 

Toutes ces démonstrations ne sont pas également convaincantes (j’ai tiqué en lisant certaines explications des Anctil, Levée, Meney et Mousseau), mais toutes sont solides et forcent la réflexion et les remises en question. Cet ouvrage, et ça, c’est vrai, est une réussite.

 

L’auteur sera en séance de signatures au salon du mercredi au dimanche.

2 commentaires
  • Yannick Brisebois - Abonné 16 novembre 2013 08 h 50

    Idées reçues

    Dans la même veine, Les éditions " Le cavalier bleu" publient toute une série de livres consacrées à des idées reçues.

    Ces livres sont généralement très bien faits, même si certains thèmes ou idées reçues sont un peu trop "françaises".

  • Jean Lapointe - Abonné 16 novembre 2013 09 h 09

    Il faut aussi se méfier des experts


    Je trouve qu'il faut aussi se méfier de certains de ces experts qui, aussi spécialisés qu'ils puissent être, se pensent en possesion de la vérité absolu et qui refusent toute critique qui pourrait leur être faite.

    Je trouve un tel titre un peu prétentieux. Moi ça me rebute des livres pareils. Je m'en méfie.