Les barbus et la CAQ

François Legault déplorait récemment le peu d’intérêt que suscitait la position de son parti sur la charte de la laïcité. Cela risque de changer avec l’intervention de Jean Allaire dans le débat, mais le chef de la CAQ se serait certainement passé de cette publicité imprévue.

 

«“L’islam, une religion de violence”, selon le fondateur de l’ADQ », titrait La Presse mardi. M. Allaire, qui a entrepris de relire le Coran, « un texte de conquête et de violence », en a contre les « barbus » qui imposent le port du voile aux femmes musulmanes et s’inquiète de la présence de cellules d’al-Qaïda à Montréal. Sans dénoncer ouvertement la position de la CAQ, il se sent plus proche de celle du PQ.

 

La réaction de M. Legault a été immédiate. « Je suis totalement en désaccord avec lui. Il fait le procès d’une religion », a-t-il déclaré, se disant toutefois disposé à discuter du dossier samedi au conseil général de son parti, bien que la question n’apparaisse pas à l’ordre du jour.

 

Même si les députés ont été « consultés » sur la position défendue par la CAQ, qui reprend essentiellement les recommandations de la commission Bouchard-Taylor sur le port des signes religieux, si ce n’est qu’elle étend l’interdiction aux enseignants, aucune instance représentant la base militante n’a eu la possibilité de se prononcer.

 

En réalité, le projet de loi 60 ne fera pas grand-chose de plus pour contrer les méfaits de l’intégrisme, par exemple les crimes d’honneur, qui ont fait l’objet d’un récent avis du Conseil du statut de la femme, même si Bernard Drainville plaide qu’il enverra à tout le moins un message. M. Allaire n’est cependant pas le seul caquiste à penser que la position officielle du parti est trop molle. Il a simplement dit tout haut ce que plusieurs pensent, et M. Legault le sait parfaitement.

 

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Déjà, à la mi-septembre, un sondage Léger Marketing–Le Devoir indiquait que 46 % des électeurs caquistes appuyaient ce qu’on appelait encore la « Charte des valeurs québécoises », alors que 40 % s’y opposaient. À la demande de la CAQ, la maison CROP a poussé l’analyse plus loin au mois d’octobre, incluant dans son questionnaire trois scénarios qui correspondent aux positions des trois principaux partis représentés à l’Assemblée nationale.

 

L’interdiction du port de signes religieux « pour tous les employés de l’État sans exception », tel que prévu dans le projet de loi 60, à quelques nuances près, recueillait l’appui de 39 % de l’ensemble de la population québécoise, de 60 % des électeurs péquistes, de 25 % des libéraux, de 46 % des caquistes et de 34 % des solidaires. À l’inverse, le libre port pour tous, soit la position du PLQ, ralliait 29 % des Québécois, 9 % des péquistes, 45 % des libéraux, 25 % des caquistes et 26 % des solidaires.

 

La position de la CAQ, soit une interdiction limitée aux seuls employés de l’État qui sont en position d’autorité, « comme les juges, les policiers et les enseignants du primaire et du secondaire », avait l’appui de 31 % des Québécois, de 31 % des péquistes, de 31 % des libéraux, de 29 % des caquistes et de 41 % des solidaires.

 

La CAQ est donc le parti dont la position sur la charte reçoit le moins d’appui chez ses propres partisans, alors que le PQ est de loin celui qui traduit le mieux leur opinion. Dans ces conditions, elle est bien mal placée pour forcer le PQ à accepter un compromis. Les députés caquistes devraient surtout s’inquiéter d’avoir à défendre une position qui ne rallie même pas le tiers de leurs électeurs.

 

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Jean Allaire n’est pas le seul à se préoccuper des « barbus ». Il pourrait reprendre mot pour mot ce que la députée libérale de La PInière, Fatima Houda-Pepin, elle-même de confession musulmane, disait en 2007 : « Les religions ont été instrumentalisées pour justifier inquisition, guerre, conflits interreligieux ou violations des droits de la personne. À notre époque, la vraie menace à la démocratie vient de la montée des extrémismes sous couvert de religion. »

 

Le PLQ entend maintenant présenter un projet de loi pour lutter contre l’intégrisme religieux, dont le gouvernement Charest avait pourtant rejeté l’idée en 2011, quand Mme Houda-Pepin en avait fait la proposition. Il est difficile de ne pas voir dans cette initiative un moyen de la rallier à la position de Philippe Couillard, dont le refus de toute interdiction du port de signes religieux a eu pour effet d’exclure son parti du débat.

 

La dissidence de La Pinière serait assurément très embarrassante pour M. Couillard, mais la concession qu’on lui a faite est un véritable marché de dupes, dans la mesure où le PLQ a le pouvoir de bloquer le projet du gouvernement en multipliant les manoeuvres dilatoires en commission parlementaire, mais ne dispose d’aucun moyen de le forcer à saisir l’Assemblée nationale de son propre projet. Au bout du compte, ni l’un ni l’autre ne sera adopté.

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