Les talons

J’avais le choix. Drogue. Pornographie. Trafic d’armes. Vol qualifié. Menaces de mort. Voies de fait. Harcèlement. Recel. J’en oublie.

 

Avec autant de choix, comprenez qu’il m’était tout de même difficile de choisir.

 

« Mon coeur balance », ai-je répondu doucement à la dame aux sourcils tatoués qui me présentait ce joli menu. « Monsieur Nadeau, a-t-elle dit, allez donc voir du côté de la salle 3.07. » Il m’a semblé qu’elle disait ça un peu pour se débarrasser de moi, la dame aux sourcils tatoués. Je me suis donc hâté, mais tranquillement.

 

Des agents de sécurité m’ont indiqué le chemin. Eux pensaient que ce serait préférable de regarder du côté de la salle 3.12. J’ai vite fini par comprendre qu’aller n’importe où revenait pratiquement au même : dans la ruche d’un palais de justice, toutes les alvéoles se ressemblent. Pourtant, chaque récit de noyade qu’on y croise est différent, tout en étant semblable aux autres. Un peu comme l’eau qui s’écoule du robinet, jamais la même, mais toujours pareille.

 

Je suis entré, me suis assis derrière, près des autres curieux. Devant, une horloge ronde indiquait le temps visqueux qui collait à la peau de ceux dont l’heure était venue.

 

Assis dans la première rangée, les proches de l’accusée baissaient la tête. Une femme pleurait, debout devant Madame la Juge. Je voyais ses épaules monter puis descendre. J’ai fini par l’entendre parler, cette dame qui me tournait le dos : « Je suis humiliée », a-t-elle répété deux fois. « Ce n’est pas facile, vous savez. Je vous demande juste de faire en sorte que mon mari et mes enfants ne payent pas à ma place. Ce n’est pas de leur faute à eux ce que j’ai fait. Vous comprenez ? » Puis elle a dit quelques phrases en anglais, avant de reprendre un peu son calme et de revenir au français.

 

Lorsqu’elle est retournée s’asseoir près des siens, j’ai constaté que l’accusée était enceinte. Un deuxième enfant, ai-je appris plus tard. L’accusée anticipait avec grande émotion le sort que pourrait connaître son nouveau-né si, punie de son crime, elle se retrouvait derrière les barreaux au moment de la naissance.

 

***

 

Christine Filippe a commis un vol. Elle a soutiré en douce 75 930,50 $ au marchand de chaussures Aldo. Depuis quelques années, elle assistait un vice-président de cette compagnie dont le chic siège social, situé à Saint-Laurent, fait quelque peu penser, avec son vaste toit de verre, au musée d’Orsay à Paris.

 

Chez Aldo, Mme Filippe avait le sentiment désagréable qu’elle n’était pas appréciée à sa juste valeur, qu’elle était flouée, qu’on lui devait plus parce qu’elle recevait moins que l’idée qu’elle se faisait d’elle. Ses désirs s’étaient accumulés, mais pas l’argent pour les réaliser. Elle avait fini par comprendre qu’elle ne serait jamais qu’un simple rouage dans une immense mécanique qui lui échapperait à jamais. Et ce rôle de pion à talons, elle ne le tolérait plus.

 

À quoi bon supporter les brimades de la réalité quand on peut être servi par une bonne fée de son invention ? Mme Filippe a donc décidé de se payer pour s’empiffrer un peu avec les rêves qui passaient devant elle : restaurants, vêtements, bijoux, sorties…

 

Elle s’est appliquée à contrefaire des signatures, des factures, des notes de frais, tout ce qui lui permettait de faire aller sa carte de crédit colorée où dansent des hologrammes. L’affaire durera quatre ans avant qu’elle se fasse prendre, presque par hasard. Prise, elle a versé des larmes, tout reconnu puis plaidé coupable.

 

Un peu nounoune, la madame, me suis-je dit. Ne se doutait-elle pas qu’elle subirait avant longtemps une remise à l’heure ? Mais à entendre d’autres cas semblables cités par son avocat, les affaires du genre apparaissent plus fréquentes qu’on se l’imagine. Nombre d’employés au-dessus de tout soupçon qui travaillent à enrichir leurs patrons changent d’un coup. Soudain, allez savoir pourquoi, cette situation leur fait horreur et les voici qui volent ceux qu’ils ont contribué à engraisser.

 

***

 

En robe de magistrat noire éclairée par l’étole rouge, Madame la Juge donne la parole au père de l’accusée. Né en 1951, cheveux gris, allure modeste. Il dit : « J’ai toujours travaillé dans une usine. » Il avait mis de l’argent de côté, répète-t-il, pour célébrer son quarantième anniversaire de mariage en allant dans « son pays ». Mais lorsque sa fille lui a annoncé qu’elle avait transformé sa vie en fusée, il a dû hypothéquer sa maison pour obtenir l’argent nécessaire au remboursement des rêves crevés.

 

Pour Aldo, 75 000 $, c’est sans doute comme d’enlever un poil à un chat : ça ne se voit pas. Présente sur cinq continents, forte d’un réseau de plus de 1600 magasins, l’entreprise a réalisé un chiffre d’affaires de 1,8 milliard de dollars en 2012. Imaginez le nombre de talons Aldo qui rebondissent tout le long des trottoirs froids de novembre.

 

Mais 75 000 $, c’est aussi le drame du vice-président, explique l’avocate de la Couronne. Il a vécu un « sentiment de trahison », un « abus de confiance ». Il faut, plaide-t-elle, qu’un message clair soit envoyé au public pour que les gens n’agissent pas « contre les entreprises, malgré leur insatisfaction ou leur colère ». En conséquence, elle réclame une « détention ferme » pour Mme Filippe. L’avocat de cette dernière, de son côté, a invoqué un grand nombre de jurisprudences où des vols du même type ont valu à leurs auteurs des peines autres que la prison.

 

Verdict de Madame la Juge ? Début décembre.

À voir en vidéo