Le voile mondial

Dans le monde entier, dans des dizaines de pays — de populations, de traditions, de religions, de philosophies et de systèmes politiques les plus divers —, la question du voile islamique est devenue un sujet central, parfois même obsessionnel, du débat public.

En Tunisie, deux ans après l’élection du parti Ennahda, monte un ressac anti-islamique, alors que partis laïques et religieux se regardent en chiens de faïence et que la réforme politique paraît bloquée. Les universités débattent du bien-fondé du voile dans les salles de cours, sur fond de pressions parfois violentes de militants salafistes, et de manifestations d’étudiants qui, leur faisant face, clament : « Résistons à l’islamisation ! »

Un jugement de cour, à Tunis en mai dernier, en faveur d’un directeur d’établissement (l’université La Manouba) qui avait été soumis à un véritable siège — et à des agressions physiques — par des militants islamistes pour autoriser le voile intégral lors des examens, a été de facto annulé, au cours de l’été. Une ordonnance ministérielle laisse les établissements libres de décider, plutôt que d’interdire le voile intégral.

Dans cette affaire, la « liberté de choix » était et reste un élément fondamental de l’argumentaire des partisans du voile pour les femmes.

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Cette guerre de tranchées se poursuit également en Turquie, où quatre députées du parti islamiste au pouvoir, l’AKP, sont entrées le 31 octobre au parlement d’Ankara, la tête recouverte d’un foulard. Elles y ont célébré « la liberté retrouvée » et « la fin d’une injustice », dans un pays encore naguère « laïque dur » dans ses prescriptions, mais qui peu à peu cède du terrain symbolique aux tenants de l’islam politique.

Réplique de Can Dündar, célèbre éditorialiste du journal républicain Cumhuriyet, qui déconstruit la rhétorique de la « liberté » ici invoquée : « Le problème, c’est que ceux qui ouvrent la porte au voile au nom de la “liberté” sont également ceux qui affirment en public, à l’Assemblée nationale et à la télévision, que “le décolleté, la minijupe et les blouses sans manches doivent être interdits”. » Le problème, poursuit Dündar, c’est que ce même gouvernement qui invoque la liberté en faveur du voile est aussi celui qui réprime les manifestants d’opposition dans la rue, ramène les cours de religion à l’école ou restreint la consommation d’alcool dans les lieux publics. Liberté, liberté… que ne te fait-on pas dire !

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Même en Grande-Bretagne, pays par excellence du multiculturalisme, du laisser-faire et du pragmatisme british, supposés moralement supérieurs, la question fait irruption à la une des médias depuis quelques mois, à la suite de diverses affaires.

En septembre, devant un tribunal de Londres, une jeune femme a voulu témoigner entièrement couverte de son niqab… avant de se voir forcée de dévoiler au moins son visage devant le juge. Le juge qui a ensuite déclaré aux médias : « Il faut absolument que les législateurs se penchent sur cette question. »

(La semaine dernière, commentant l’affaire, un ministre sans portefeuille du gouvernement Cameron abondait dans le même sens que le juge, affirmant que cette tenue était incompatible avec l’administration de la justice.)

Dans certaines free schools, peu contrôlées par les pouvoirs publics et parfois sous la coupe d’islamistes, on rapporte des histoires de discriminations garçons-filles. D’autres écoles pensent, elles, à prohiber le voile intégral, qui à leurs étudiantes, qui à leurs enseignantes, devant un phénomène perçu comme croissant. À tel point que, selon un sondage publié fin septembre par le Times de Londres, pas moins de 66 % des Britanniques seraient aujourd’hui en faveur d’une loi pour interdire le voile intégral en public.

By Jove ! On aurait cru une telle « horreur législative » aux antipodes de la pensée british, et exclusive aux pauvres Français, Belges ou autres latins de mentalité républicaine. Mais non ! Et lorsque le premier ministre, David Cameron, a été interrogé sur toutes ces affaires, il s’est certes dit hostile à une législation sur le voile à l’école ou dans la rue… mais en ajoutant que les institutions ont parfaitement le droit d’imposer des uniformes. Et qu’il pourrait, lui, envoyer sa fille dans une institution où l’on aurait proscrit le niqab.

À l’âge des migrations mondiales et de Twitter, la question du voile divise et interpelle. Elle se pose un peu partout, à des degrés divers, dans des lieux immensément différents, sous des régimes autoritaires ou démocratiques. Mener ce débat chez soi, c’est aussi répondre à un écho dont les réverbérations traversent toutes les frontières.


François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada.

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9 commentaires
  • Michel Seymour - Abonné 11 novembre 2013 05 h 05

    Nous n'échappons pas à ce débat...

    ...Et nous voulons (i) interdire le niqab autant que le voile intégral dans la fonction publique. Ailleurs, les autorités peuvent (ii) exiger de se découvrir pour des raisons d'identification, de sécurité et de communication. En outre, plusieurs prétendent que (iii) pour exercer leur pouvoir de coercition, les juges, les procureurs, les gardiens de prison et les policiers doivent avoir une apparence de neutralité. Mais pour le reste, il convient de laisser les femmes libres (iv) de se vêtir comme elles le veulent: avec le foulard ou avec “le décolleté, la minijupe et les blouses sans manches”. Le champ de bataille contre l'Islam politique ne doit pas être le corps des femmes !

    • Bernard Dupuis - Abonné 11 novembre 2013 11 h 20

      Un relativisme culturel

      Le problème c'est que le foulard d'une part, et «le décolleté, la minijupe et les blouses sans manches» d'autre part, n'ont pas le même sens. Ces accoutrements ont une signification opposée. Le premier veut dire que la femme non voilée est un objet de convoitise pour l'homme déchu dont nous sommes. Les seconds sont l'affirmation de l'émancipation de la femme moderne. Il n'y a rien d'illégitime dans cette émancipation. Toutefois, il faut refuser le présupposé que toute femme qui ne porte pas le voile devient, pour l'homme pécheur, une cible.

      Le champ de bataille n'est pas le corps de la femme, mais le relativisme culturel. Les signes culturels ont-ils des significations et des valeurs équivalentes? Le foulard dans la fonction publique n'est vraiment pas l'équivalent de la minijupe. C'est un peu comme pour la langue. Le français et l'anglais ont-ils une valeur équivalente au Québec? Si oui, laissons les gens choisir leur langue d'affichage.

      Bernard Dupuis, Berthierville

    • Jean Bélanger - Abonné 11 novembre 2013 14 h 02

      Le champ de bataille de l'Islam politique est justement le corps des femmes !
      C'est bien pourquoi les islamistes intégristes exigent que la femme porte un voile, même si elle n'est pas musulmane. C'est pourquoi aussi, disent-ils, une femme non voilée est une pute qui peut être violée sans problème ou tuée.
      Comme dans le débat sur « mourir dans la dignité », nos philosophes montrent, hélas, qu'ils n'ont guère de contact avec les réalités sociales et politiques.

    • Daniel Baril - Abonné 11 novembre 2013 14 h 26

      Étrange argument de Michel Seymour: "Le champ de bataille contre l'Islam politique ne doit pas être le corps des femmes !" Pourtant, le corps des femmes est à la fois l'une des principales cibles et l'une des principales armes de l'islam politique. Cette phrse est très révélatrice de la position des "inclusifs" qui conduit à nous fermer les yeux devant cette réalité. Par un renversement total de la logique des mesures d'émancipation, les "inclusifs" nous demandent d'accepter les inégalités et les oppressions imposées au nom de préceptes religieux.

  • Gilles Delisle - Abonné 11 novembre 2013 09 h 11

    Qu'il est intéressant de voir ce qui se passe ailleurs!

    Pour tous les Couillard, Bouchard et Frère, F.Pelletier et tous les autres anti-chartes, M. Brousseau nous permet de voir ailleurs ce qui s'y passe! Et surtout de réfléchir sur l'avenir du pays que l'on veut se donner!

  • André Ouellet - Abonné 11 novembre 2013 10 h 26

    Le voile / l'islamisation !

    Le voile: Celui qui veut atteindre son but, accepte d'y arriver par tous les moyens. "La fin qui justifie les moyens ". C'est une thèse du machiaviisme politique qui est utilisée par les fondamentalistes religieux. Pour participer au débat et, vaincre un adversaire de cette taille, il faut savoir comment il pense.

  • Denise Lauzon - Inscrite 11 novembre 2013 15 h 08

    Soyons vigilants


    Les extrémistes musulmans se sont donné comme mission de conquérir la planète entière. La pauvreté est un terreau fertile pour la conversion à une religion, aussi stricte et contraignante soit-elle. C'est pour cela qu'en Afrique, l'Islam gagne beaucoup de terrain. Sur ce continent où la chaleur est souvent sufficante, on voit de plus en plus de femmes couvertes de la tête aux pieds. De plus, ceux qui convertissent ces populations à cette religion sont des adeptes de la charia qui consiste à l'interprétation et à l'application la plus stricte de l'Islam. Cette religion est aussi bien implanté en Asie et se répend ailleurs dans le monde.

    Il ne faut pas minimiser l'impact que peut avoir le port du voile islamique. Soyons bien conscients(es) que les extrémistes musulmans se servent des femmes musulmanes (portant le voile) comme porte-étendards pour promouvoir leur religion.

    P.S. Il devrait y avoir une armée de gens pour scruter et dénoncer les sites Internet (en arabe) où on incite à la violence et où on tente de recruter des gens (surtout des jeunes) pour la "guerre sainte".

  • Denise Lauzon - Inscrite 11 novembre 2013 16 h 07

    Interdiction du port du hijab aux filles d'âge mineur

    Je crois que l'idée de porter un hijab ou un nikab ou une burka ne vient pas des femmes. Il est vraisemblable que cette idée vient des hommes qui voulaient éviter que leurs femmes soient convoitées par d'autres hommes. De cela se dégage l'idée de possession.

    Pour ce qui est des femmes adultes qui portent le voile islamique, il serait intéressant de savoir à quel âge elles ont commencé à le porter. Mon idée étant que plus elles commencent jeunes, plus elles auront tendance à le garder à l'âge adulte.

    S'il est vrai que la plupart des femmes musulmanes portent le voile de façon libre, sans pression de qui que ce soit, il faudrait attendre que les jeunes filles aient 18 ans et plus avant qu'elles aient le droit de le porter. Il me semble évident qu'une jeune fille de 13 ou 15 ans n'est pas en mesure de faire un choix objectif et éclairé par rapport au port du hijab. C'est pour cela que la Charte sur la laïcité devrait interdire le port du voile islamique à toutes les jeunes filles d'âge mineur.