Les nouvelles esclaves en Inde

Des piétons passant devant un appartement où une jeune femme de ménage aurait été torturée, à Vasant Kunj, en octobre dernier.
Photo: Agence France-Presse (photo) Sajjad Hussain Des piétons passant devant un appartement où une jeune femme de ménage aurait été torturée, à Vasant Kunj, en octobre dernier.

Dans le quartier de Delhi que j’ai habité ces dernières années, je croisais régulièrement une jeune femme poussant le fauteuil roulant d’une très vieille dame toute recroquevillée. Elle la faisait sortir pour prendre l’air. On aime bien en Occident se sentir coupable à divers degrés de parquer nos vieillards dans des résidences. On ne peut donc pas ne pas être interpellé par cette culture familiale consistant pour les Indiens à prendre en charge leurs parents et à les garder avec eux. On finit malheureusement par s’aviser, plus prosaïquement, que cette compassion pour les personnes âgées est en partie tributaire d’une structure économique et sociale qui rend disponible à tous ces bons fils un déluge de main-d’oeuvre essentiellement féminine d’aides domestiques de basse caste, très souvent exploitées.

 

Il y avait aussi cette adolescente, souriante et allumée, qui venait frapper à la porte de notre appartement en nous arrosant des cinq mots d’anglais qu’elle connaissait : « Hi ! How are you ? Fine ! » Elle était tamoule et venait de Chennai, travaillait dans la maison d’à côté. N’était-elle jamais allée à l’école ? Un autre jour, une amie nous raconte avoir pris sous son aile une nouvelle domestique, bien qu’elle n’en eût pas vraiment besoin. Son ex-employeur, un voisin manifestement con, avait exigé un beau matin de la gamine qu’elle quitte ses études pour se mettre à temps plein à son service…

 

Ce sont des femmes dans une proportion d’au moins 60 %, si ce n’est pas plus. Le flou statistique est la norme en Inde. En tout cas, des migrantes qui viennent des quatre coins pauvres du sous-continent. Font le ménage, les courses, les repas, s’occupent des enfants, sortent le chien pour faire ses besoins.

 

Il y a deux ans, tumulte dans le quartier : une vieille femme est assassinée dans son lit, apparemment par étranglement. Un Népalais est accusé du crime. Le comité de quartier convoque un dimanche une grande réunion des résidants pour les inviter à prendre des précautions. Je rencontre la présidente du comité, épouse d’un député local : « Vous savez, il est népalais ; ils sont sales, sans éducation. » Je ne l’ai pas félicitée pour la qualité de son analyse… La xénophobie est un puissant facteur d’aveuglement.

 

***
 

Un fait divers éloquent a fait beaucoup de bruit l’année dernière à Delhi. Un couple de médecins est parti en vacances en Thaïlande en enfermant dans la maison leur servante, une fillette de 13 ans originaire de l’État du Jharkhand, avec pour toute nourriture du sel et du pain. Alertée on ne sait comment, la police l’a secourue. Elle avait le corps couvert de marques de blessure.

 

Après quoi la revue Outlook en a tiré un grand reportage intitulé « Inside Slave City », enfilant les histoires d’horreur. « Qu’est-ce qui fait que la classe moyenne indienne traite ses domestiques avec autant de mépris et d’abus ? », s’est indigné le magazine en généralisant certainement un peu trop. Mais quand même. « Ça ne leur traverse pas l’esprit de les traiter comme des personnes parce qu’il est bien enraciné dans notre psyché qu’elles sont en quelque sorte moins qu’humaines », dit un militant cité par la revue.

 

On évalue entre 2,5 millions et 4 millions le nombre de travailleurs domestiques en Inde, ce qui constitue probablement une évaluation très modérée. Une importante proportion d’entre eux sont des filles, mais aussi des garçons, de 13, 14, 15 ans. Main-d’oeuvre sans voix, éminemment manipulable. Payée parfois aussi peu que 20 $ par mois. Les agressions sexuelles sont évidemment monnaie courante. En 2011, une centaine de travailleuses, rien qu’à Delhi, ont été arrachées aux sales pattes d’employeurs abusifs. Quatre seulement avaient plus de 18 ans, selon le reportage d’Outlook.

 

Le boom économique combiné au creusement des inégalités sociales font que c’est un marché d’emploi qui, se féminisant, croît en activité et en arbitraire. Le nombre d’aides domestiques a doublé en dix ans, selon une étude de l’OIT (Organisation internationale du travail) rendue publique en janvier dernier. Les obscures « agences de placement », dont la grande majorité échappent à toute réglementation, ont poussé comme des champignons. À Delhi seulement, on en compterait 2300 ! Leurs méthodes s’apparentent souvent à du trafic humain. Un avant-projet de loi s’attaquant à l’exploitation de cette main-d’oeuvre dort sur les tablettes depuis trois ans au Parlement fédéral.

 

Cela dit, l’Inde, cette belle aventure démocratique, n’est pas en cette matière plus odieuse ou indifférente que les autres. Le rapport de l’OIT décrit une situation partout accablante en Asie et en Amérique latine, où se trouvent 80 % des quelque 50 millions des servantes employées dans le monde. La convention internationale sur le travail domestique adoptée par l’OIT en 2011 n’a à ce jour été ratifiée que par trois États - les Philippines, Maurice et l’Uruguay…

 

Le Tamil Nadu Domestic Workers Union milite depuis 2007 auprès du gouvernement de cet État du sud pour le convaincre de donner une reconnaissance légale au travail domestique et de garantir par loi à ses employées un salaire minimum de 75 cents l’heure. À l’approche des élections de 2011, le syndicat s’est fait dire par le DMK, le parti au pouvoir, que cela risquerait de déplaire aux électeurs des classes moyennes et qu’il fallait donc mieux attendre. Le DMK a perdu les élections aux mains de l’AIADMK dirigée par une femme, Jayalalitha Jayaram, ancienne actrice de cinéma.

 

Toujours rien.

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5 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 11 novembre 2013 08 h 58

    Sous-estimation

    "Entre 2,5 millions et 4 millions le nombre de travailleurs domestiques en Inde", cela fait bien moins que 1% de la population de l'Inde; "quelque 50 millions des servantes employées dans le monde", cela fait moins de 1% encore. Ce serait un phénomène somme toute marginal. Une grosse sous-estimation. Il n'y a qu'à lire n'importe quel roman indien, latino-américain, ou africain pour avoir l'impression que toute la classe moyenne, même pas si riche (pas de voiture, locataire) a recours aux aides domestiques. Même en Occident, les chiffres sont plus élevés.

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 11 novembre 2013 09 h 35

    Je déchante.

    M.Taillefer je ne manque pas de vous lire pour en apprendre davantage sur l'Inde.
    Pour moi occidental,ce pays quasi-continent est d'une complexité foisonnante de Tour
    de Babel.Je m'explique mal qu'une si vieille civilisation où les religions sont si pré-
    gnantes et prépondérantes(ces garde-fous),où le trop bref passage de la sagesse de Gandhi n'aura pas suffi à l'asseoir véritablement.J'ai comme le sentiment que toutes
    ces manifestations de très grande piété ne sont qu'apparat et valeurs de surface.
    Cette toute récente démocratie ne se construit-elle pas sur un fondement plus que
    conservateur?En quoi le colonialisme anglosaxon aura-t-il perverti ces masses humai-
    nes,sommes toutes bons enfants,en consolidant le rapport dominé-dominant issu du
    brahmanisme et entretenu par l'hindouïsme voir par l'islamisme??

    • Michel Gagnon - Inscrit 11 novembre 2013 11 h 18

      «J'ai comme le sentiment que toutes
      ces manifestations de très grande piété ne sont qu'apparat et valeurs de surface.»

      On retrouve malheureusement trop souvent cette déformation du sens religieux par les humains. C'est pourquoi il faut se méfier des désirs de «présence publique» des religions, quelles qu'elles soient.

  • Colette Pagé - Inscrite 11 novembre 2013 10 h 05

    Reconnaissance

    Merci pour ces articles toujours éclairants sur ce grand pays du bout du monde.

  • Georges LeSueur - Inscrit 11 novembre 2013 17 h 36

    Pas surpris.

    Il faut parler, dénoncer, et le faire ouvertement. Quand on le peut.
    Tous les pays ont leurs abus qui diffèrent selon leur culture.
    Les cultures occidentales sont plus respectueuses des droits humains ; des femmes en particulier. Mais ce sont celles qui s'ingèrent le plus dans les autres pays, y portent la guerre et font des dizaines de milliers de victimes. Souvent sans raison le justifiant.
    L'inde de Gandhi est un pays de tolérance et de non-violence: une image pour touristes. Mais les adeptes de Gandhi sont rares comme les saints dans nos Églises.
    L'Inde est connue aussi pour ses viols en série impunis et son laxisme.
    Alors les esclaves domestiques...