#chroniquefd - La modernité expliquée à sa mère (10)

Groupe de gars excités sautant dans une piscine. Enfant régurgitant son «manger mou» sous le regard dégoûté d’une mère. Adolescent, visiblement intoxiqué, emporté par le rythme effréné qu’il tape sur une table basse. Couple en dialogue, s’inspirant des classiques du cinéma américain, et livré dans un éternel recommencement de six secondes à peine…

 

Depuis janvier dernier, le réseau social Vine donne une nouvelle tonalité à la frénésie numérique ambiante avec son service de nano-documents-vidéos réalisables avec un simple téléphone dit intelligent, mais également partageables sur la planète Web en d’interminables boucles de six secondes. Pas une de plus. Un peu pour stimuler la création, pas vraiment pour améliorer la communication.

 

Service improbable, qui transpose en images et en sons le principe du disque vinyle qui saute - ou qui numérise le principe du p’tit vieux qui radote - Vine connaît, depuis son achat par Twitter et son lancement en janvier dernier, un succès remarquable : plus de 40 millions d’internautes se sont emparés de cette application pour saisir l’instant qui passe, à un rythme qui dépasse, du coup, les 120 000 nouveaux adeptes par jour.

 

L’engouement peut laisser perplexe étant donnée la nature de la communication qu’il engendre. Mais en fait, il était plus que prévisible à une époque où, pour affirmer son existence, le fait de sourire, d’aimer, de toucher, de regarder dans les yeux ne suffit plus. Être, c’est désormais partager des fragments numériques de sa vie, un lien, une photo - magnifiant une réalité à l’aide d’un filtre Instagram - ou une vidéo, et surtout, c’est le faire de manière répétitive pour s’assurer de ne pas être oublié, ne serait-ce que six secondes, par ses amis virtuels.

 

Du bruit dans le bruit

 

L’urgence de vivre l’instant présent, sous l’oeil d’une caméra ou d’un appareil photo qui désormais tient dans la poche, est largement en train de redéfinir les contours des rapports sociaux, avec à la clé des scènes complètement loufoques, comme celles de ces humains rassemblés pour assister à un spectacle, mais le vivant finalement de manière très individuelle en le regardant sur l’écran de leur téléphone pour mieux partager l’instant avec des amis qui sont physiquement ailleurs.

 

La prolifération sur les réseaux sociaux de photos d’enfants déguisés le matin de l’Halloween, ou de plats photographiés au restaurant, peut également entrer dans la même catégorie, en nourrissant de la même manière ce besoin très contemporain de cimenter en permanence de nouveaux liens sociaux, à l’aide de ces petits riens, mais aussi en donnant un caractère plus que hasardeux à la confidence, dans son format numérique.

 

La mutation multiplie en ligne les sources d’information. Il en résulte du bruit, beaucoup de bruit, dans les nouveaux espaces de partage et de socialisation où, désormais, pour se faire remarquer il faut lever le ton, parler encore plus fort, ce que Vine et ses vidéos répétitives contribuent à faire : la boucle vidéo de six secondes est beaucoup plus apte à attirer les regards dans un environnement peuplé d’images ou de textes statiques. Ces boucles peuvent également être plus ou moins hypnotiques, selon le sujet qui y tourne en rond.

 

Démocratique et créatif

 

Imaginée par un trio de jeunes entrepreneurs, âgés de 26, 28 et 29 ans, l’application Vine part pourtant d’une bonne intention. Elle veut démocratiser la production de vidéos en simplifiant le montage - on appuie sur l’écran, ça filme. On relâche, ça arrête. Et on a six secondes devant nous pour trouver sa pertinence. Elle veut aussi favoriser leur partage par l’entremise d’une application reliant les internautes entre eux.

 

Le format, peut donner ici et là des productions artistiques amusantes, particulièrement dans le domaine de l’animation image par image, qui trouvent ici un terrain de jeu évident. À tel point que le Tribeca Film Festival de New York, haut lieu de l’air du temps, a même décidé de s’ouvrir à cette forme d’expression avec une petite section lui étant consacrée cette année.

 

Mais à l’usage, lâché dans la nature humaine et son quotidien, c’est surtout la superficialité du détail, le comique ou la méchanceté d’une situation, dangereusement sortie de son contexte ou la banalité du vide, que ce format tend à encourager. C’était presque inévitable : la démocratisation numérique de la photographie, elle, a bien fini par démocratiser et rendre surabondant le cliché flou, mal cadré et à la signification douteuse. Allez voir le compte de quelques politiciens pour voir !

 

Quand on regarde tout ça, il est d’ailleurs amusant de se rappeler ce qu’Orson Welles, le cinéaste, a un jour dit à propos des contraintes techniques ou organisationnelles qui étaient, pour lui, une source profonde de créativité. « L’ennemi de l’art, c’est l’absence de contrainte », disait-il. C’est vrai. Mais dans un cadre fixe de six secondes, cela ne fonctionne pas pareil pour tout le monde.

 

 

Sur Twitter: @FabienDeglise

À voir en vidéo