L'Église et la sexualité - Le Vatican ouvre une enquête mondiale sur la morale catholique

Le Vatican s’est résolu à donner un grand coup dans la crise catholique de la morale sexuelle. Plutôt que de condamner les « instances locales » dissidentes, qui risquent de « conduire à la confusion », le pape François a lancé une enquête mondiale auprès des évêques et des fidèles sur l’état des opinions et des situations concernant la contraception, l’union libre ou à l’essai et le mariage gai. Un synode « extraordinaire » de 150 évêques en tirera un bilan à Rome en 2014. Des orientations suivraient en 2015.

 

Sur la plupart de ces questions, les enseignements officiels sont contestés, parmi les fidèles qui pratiquent encore et parfois aussi les théologiens, voire des évêques, malgré les interdits d’en débattre qui ont prévalu jusqu’ici. Mais la révolte gronde dans plus d’un pays. Ainsi, à l’encontre de la doctrine en vigueur, le diocèse de Fribourg propose l’accès aux sacrements pour les personnes divorcées et remariées. D’autres accommodements se répandent ailleurs.

 

Les questions du sondage ne portent pas seulement sur le sort fait aux enseignements religieux dans les divers milieux catholiques ou sur les critiques en provenance de l’extérieur. La doctrine catholique du mariage repose sur les Écritures saintes et sur l’enseignement de la hiérarchie de même que sur la notion philosophique de « loi naturelle ». Or, ces notions sont de plus en plus ébranlées par les recherches scientifiques, bibliques et anthropologiques.

 

En Europe et en Amérique, où les Églises chrétiennes ont vu leurs rangs fondre massivement, même une part importante des membres restés fidèles ont acquis des convictions fondées sur leur expérience de la vie et de la foi. Ce sont eux qui comprendraient mieux finalement le sens de la sexualité, du mariage ou de la famille. Et ce serait plutôt les hautes instances de l’Église qui en sont restées à des notions erronées ou dépassées. Devant ce schisme discret, même des évêques n’oseraient plus prôner la doctrine en vigueur.

 

***

 

Les questions du sondage en disent long sur les inquiétudes du Vatican. Elles visent, en effet, à mesurer, outre les opinions doctrinales, l’état des lieux et des services dans les divers pays ainsi que dans l’enseignement et la « pastorale » au sein des institutions religieuses et des communautés paroissiales. Il pourrait en ressortir un bilan tant des failles que des expériences en cours. Bien que le sondage soit à l’enseigne de la famille et de « l’évangélisation », d’autres problèmes sensibles y sont mentionnés.

 

C’est le cas en particulier des mariages entre gens de croyances différentes, des familles monoparentales et de la polygamie, situations qui se posent ici ou là sur la planète, mais aussi de problématiques nouvelles de plus en plus répandues dans les cultures occidentales : le refus de l’engagement matrimonial ou l’acceptation du mariage à durée temporaire, et même diverses « formes de féminisme hostile à l’Église ».

 

Dans le cas des catholiques divorcés qu’un remariage exclut toujours des sacrements, une remise en cause s’annonçait. L’Église, a dit le pape François, a le devoir de trouver « dans la justice » une autre voie pour ces croyants. Le questionnaire confirme toutefois qu’on cherche d’abord une solution dans l’annulation de ces mariages, non dans le divorce. Des unions irréfléchies pourraient, certes, être tenues pour invalides. Mais que faire de ces couples divorcés après 30 ou 40 ans qui souhaitent un remariage ?

 

Ainsi, dans un pays comme la France, un sondage indiquait ces dernières années que le divorce préoccupait 38 % des catholiques, que ce soit à titre de divorcés, de parents ou d’enfants. Et parmi ceux qui étaient des pratiquants « réguliers », 13 % étaient des divorcés. Or, ces fidèles estimaient en grande majorité que l’Église devait, sur la question cruciale de la « communion », prendre une attitude « plus souple ». On peut penser que d’ex-catholiques reviendraient aussi à l’Église si l’interdit actuel était retiré.

 

Toutefois, il ne sera pas facile de trouver, sans virage radical, d’accommodements avec d’autres pratiques, comme la « contraception artificielle » largement acceptée en pays industrialisés, et moins encore avec le mariage gai, présentement combattu par l’épiscopat aux États-Unis, et toujours tenu en horreur dans les pays de culture traditionnelle en Afrique et en Asie. Au reste, même en terre catholique, il ne manque pas de croyants qui s’opposent farouchement à ces ouvertures, ainsi qu’on le voit en France « laïque ».

 

Le défi de rechercher de nouvelles voies, d’en venir à des accommodements, ou même d’accepter des différences dans les modes de vie ne sera pas plus facile à relever qu’il l’a été dans des Églises protestantes ou anglicanes, pourtant jugées plus ouvertes ou moins strictes. Elles se sont longtemps montrées hésitantes et n’ont finalement tranché qu’au prix de divisions au sein de leur clergé. Le synode catholique n’échappera pas aux mêmes tiraillements. Même le charisme d’un François n’y parviendra probablement pas.

 

Le chemin choisi par le Vatican vise à prévenir les divisions à la manière des multiples confessions protestantes. On propose d’y trouver de justes solutions dans un effort commun qui préservera l’unité de l’Église. Mais le synode catholique, même s’il compte des évêques du monde entier, est loin d’être représentatif de l’Église. Les laïcs n’en sont pas membres. Les femmes en sont exclues. Et les débats s’y dérouleront à huis clos. Reste à souhaiter que la vérité des faits y soit néanmoins entendue.


Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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3 commentaires
  • Georges LeSueur - Inscrit 11 novembre 2013 09 h 53

    Le bobo

    La morale -catholique ou pas- est tributaire de l'ouverture aux médias qui dénoncent plus aisément ce qui autrefois demeurait caché sous le manteau des autorités écclésiales.
    Une étude large et anonyme de la moralité sexuelle, incluant la prêtrise et ses exigences, a l'avantage de ne pas désigner les individus et lieux visés par les "erreurs".
    Cette précaution demeure le point faible de la position vaticane.
    Il est difficile de parler clairement et efficacement sans mettre le doigt sur "le bobo".

  • Marc Lacroix - Abonné 11 novembre 2013 21 h 14

    Une mise à jour inévitable !

    Le Vatican n'a pas le choix, s'il s'en tient à sa doctrine actuelle, le catholicisme va à sa perte: les églises sont vides, les vocations rares et chez ceux qui restent, nombreux sont ceux que le statu quo dérange. Avec Jean-Paul II et Benoit XVI, l'Église a tenté de rester "traditionnelle", mais plusieurs en ont assez. Les femmes veulent s'impliquer depuis longtemps, mais les traditionalistes font la fine bouche et repoussent celles qui pourraient amener un nouveau souffle à l'institution. Sur différents sujets énumérés dans cet article, le Vatican se laisse tirer l'oreille et n'ose pas changer et pourtant ! J'ai du mal à comprendre comment le Vatican peut justifier son immobilisme alors qu'une simple lecture des Évangiles canoniques permet de voir que le Jésus vénéré par son Église était opposé à la lecture trop rigide des traditions (juives) de son temps. Jésus accueille les pécheurs, les voleurs, les publicains, les samaritains, les femmes et les seuls qui semblent faire l'objet de sa colère sont les pharisiens et les sadducéens, c'est-à-dire — ceux qui s'estimaient être les guides — du peuple juif. Il les traite d'hypocrites et de sépulcres blanchis, dit qu'ils cachent les clés de la connaissance au peuple, et ne tentent même pas de comprendre : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat.» L'Église aurait-elle manqué d'humilité en cours de route ? Je pense que oui ! Le fait de s'attacher à la tradition peut-il devenir une forme d'idolâtrie ? Peut-être ! Malgré leur prétendue infaillibilité en terme de doctrine, les papes auraient-ils oublié qu'ils sont humains ?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 novembre 2013 09 h 00

    Sexualité/robes noires

    J'ai comme un léger frisson quand certains vieillards qui n'ont supposément rien toucher de la sexualité, mais qui protègent ceux qui ont dévié viennent me dire comment vivre la mienne, comme un léger frisson ! Je n'ai déjà pas confiance aux experts, imaginez quelle crédibilité je donne à ceux qui n'y connaissent rien (supposément) !

    PL