Perspectives - Mener son sampan à sa manière

Il faut se méfier des modèles qu’on voudrait nous voir copier parfois. C’est le cas, notamment, de la fameuse cité-État de Singapour, dont plusieurs défenseurs du laisser-faire économique se sont étonnamment entichés. D’un autre côté, le fait que tellement de défis soient les mêmes, d’une économie à l’autre, nous amènera fatalement à nous influencer.
 

 

J’étais à Singapour la semaine dernière, à l’invitation du World Entrepreneurship Forum (WEF) qui y tenait la sixième édition de sa conférence annuelle réunissant des gens d’affaires, des entrepreneurs sociaux et autres « intrapreneurs ». J’en ai profité pour découvrir les derniers ajouts apportés à cette petite mais magnifique cité-État de 5,4 millions d’habitants, située à l’extrémité sud de la Malaisie, dont les étonnants arbres géants de son nouveau parc écologique Gardens by the Bay.

 

Singapour est souvent citée pour faire mal paraître les autres pays par ceux qui voudraient que les gouvernements fassent la part plus belle à la libre entreprise. Habituée des sommets de classement des économies les plus performantes, elle se signale, entre autres, avec le troisième revenu par habitant (61 000 $US), selon le Fonds monétaire international, la deuxième place parmi les économies les plus compétitives au monde, selon le Forum économique de Davos, et le premier rang du classement de la Banque mondiale des meilleurs endroits où faire des affaires. Ce dernier titre lui vient, notamment, de la facilité que l’on y a à remplir les formalités pour lancer et fermer une entreprise, à obtenir du crédit, à faire respecter les contrats et les brevets, à faire du commerce avec l’étranger et à acquitter sa (bien modeste) part d’impôts.

 

Ne voulant pas que ses concitoyens tiennent leurs succès pour acquis, le premier ministre Lee Hsien Loong a dit, la semaine dernière, qu’il continuait de voir le pays comme un modeste sampan, toujours vulnérable à la houle de l’économie mondiale et devant être gouverné avec prudence. « Il est vrai que nous avons fait beaucoup de progrès, a-t-il tout de même admis. Alors, disons un sampan 2.0. »

 

Un modèle, vraiment ?

 

Lorsqu’on y regarde de plus près, on ne peut pas s’empêcher de penser que les défenseurs du libre marché feraient mieux d’y repenser à deux fois avant de citer en exemple Singapour. Archétype d’une économie dirigée, l’État y est partout, avec près de 60 % de la population qui travaillent dans le secteur public ou pour une entreprise « privée » ayant l’État pour principal actionnaire. C’est ce dernier, entre autres, qui construit la plupart des logements et décide ensuite à qui ils seront vendus. La direction de l’un des plus importants syndicats du pays relève du ministre de l’Économie. Même les journaux appartiennent à l’État.

 

Au niveau politique, comme on se voit plus comme une « méritocratie compatissante » que comme une démocratie représentative, c’est le même parti qui dirige le pays depuis l’indépendance en 1965, et ce sont des Chinois, et non pas des Occidentaux, qui viennent voir s’ils ne pourraient pas s’inspirer de l’exemple singapourien en la matière.

 

Les mêmes problèmes

 

Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a rien à apprendre de Singapour, ou de tout autre pays, aussi différent soit-il. L’une des choses qui étaient frappantes la semaine dernière, à la conférence du WEF, c’est combien certains enjeux et pistes de solution envisagées sont partout les mêmes.

 

Pour les membres du WEF, par exemple, l’avenir économique et le progrès des peuples passeront principalement par leur capacité à stimuler leur fibre entrepreneuriale, définie comme l’aptitude des gens à comprendre la nature des problèmes auxquels ils font face, à leur trouver des solutions innovatrices et à mettre celles-ci en place. Tous - à la seule petite exception des Américains peut-être - ont déploré le manque d’esprit d’entrepreneuriat dans leur pays.

 

Ce fut notamment le cas des Singapouriens. C’était aussi le cas du gouvernement du Québec lorsqu’il a dévoilé sa nouvelle politique économique le mois dernier.

 

Constatant que son économie est aujourd’hui rendue trop avancée pour espérer pouvoir continuer à copier à moindre coût ce que font les autres pays, Singapour s’est fixé l’objectif de porter ses dépenses en recherche et développement à 3 % de son PIB. C’est très exactement la même cible que s’est donnée la politique économique du gouvernement Marois.

 

La ministre québécoise à la Politique industrielle, Élaine Zakaïb, en a bien fait rire certains lorsqu’elle a expliqué l’intention du gouvernement d’offrir un accompagnement spécial à 300 PME particulièrement dynamiques afin de les aider à devenir plus grosses. « Nous devons aider les PME les plus prometteuses à franchir cette prochaine étape de leur développement en raison de son importance critique pour elles et pour notre économie », a déclaré l’autre jour, devant le WEF, Tharman Shanmugaratnam, ministre des Finances de Singapour.

 

Ces exemples ne visent qu’à illustrer comment nous devons rester attentifs aux expériences et aux succès des autres pays qui naviguent, comme nous tous, sur les mêmes eaux agitées de l’économie mondiale. Mais rappelons-nous, aussi, qu’entre le sampan des uns et la barque des autres, il peut y avoir, parfois, plus qu’une simple différence d’appellation.

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